L'IMPÉRATIF CATÉGORIQUE EST UN « FAIT DE LA RAISON
Voilà ma première observation. J'en ai une autre à faire. On a quelquefois confondu raffirmation de la loi du devoir par le moi autonome avec un sentiment, un sentiment sui generis, le sentiment moral, une sorte d'instinct absolu, ou une intuition d'un monde suprasensible, quelque chose d'analogue à la conscience de Rousseau dans le vicaire savoyard. C'est une erreur absolue.
Kant connaissait parfaitement cette doctrine ; elle a de grandes affinités avec la théorie écossaise, avec celles d'Hutcheson et de Schaftesbury. Il nous met lui-même en garde contre elle. La loi morale n'est pour lui, il le dit en prd^res termes, ni un sentiment, ni une intuition, ni un instinct, encore moins une spontanéité. Tout cela appartient à la catégorie du monde sensible.
Qu'est-ce alors que cette loi morale dont il est parti et dont
l'existence a été purement et simplement affirmée? Il nous le dit lui-même : « La loi morale est un fait », mais non pas un fait ordinaire : c'est « un fait de la raison (Factum der Vernunjt), parce qu'on ne saurait le tirer par le raisonnement des données antérieures de la raison, par exemple de la conscience de la liberté, mais parce qu'elle s'impose à nous par elle-même comme une proposition synthétique a priori, qui n est fondée sur aucune intuition, ni pure, ni empirique. Cette proposition serait à vrai dire analytique, si l'on supposait la liberté de la volonté ; mais, pour supposer la liberté comme concept positif, il faudrait une intuition intellectuelle, qu'on ne peut pas du tout admettre ici. D'autre part, pour ne pas se méprendre en admettant cette loi comme donnée, il faut bien remarquer qu'elle n'est pas un fait empirique, mais le fait unique de la raison pure, qui s'annonce par là comme originairement législatrice: sic volo, sic juheo^ ». Kant n'ajoute pas : sit pro ratione voluntas. Cette loi dit originairement, a priori, sans motif ni mobile : je veux. Je commande, mais non pas : que ma volonté remplace la raison ; car elle veut se donner comme un fait de raison.
Qu'est-ce que ce fait ? Ce n'est pas très clair. Mais ce que Kant nous dit nettement, c'est ce qu'il n'est pas : son système n'est ni une philosophie intuitionniste, ni une philosophie du sentiment, ni une philosophie volontariste, encore bien moins un empirisme; il se présente, jusqu'ici tout au moins, comme un rationalisme, La loi morale posée par la pensée est donnée en propres termes comme un jugement synthétique a priori de la pensée pure pratique, comme par exemple, le jugement : tout a une cause, de la raison pure spéculative. 11 faut donc bien se garder de la confondre avec des données empiriques, avec des intuitions, avec un acte purement volontaire, un acte spontané ou avec une foi. Elle est pour Kant « un fait de raison », un fait intellectuel, qui prétend ainsi fonder une morale strictement rationnelle.
Bientôt nous allons voir autre chose. Mais dans toute Vanalyiique, Kant a voulu rester purement rationaliste. Sans doute le dualisme piétiste a déjà'joué, comme nous l'avons vu, un grand rôle dans l'établissement du système et je montrerai ' que l'impératif
I. Crilique de la raison pratique, traduct. Picavet, p. 5i-53. Kant cite inexactement : G est hoc volo sic jabeo qu'a écrit JuvénaT a. Plus bas, p. 86, 1 18-124, voir p. 96-100.
SAHTIAUI. — LA MORALE KANTIENNE. g
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catégorique n'est autre chose que la transposition d'une croyance religieuse. Mais jusqu'ici Ka.it n'a pas recours à la croyance, le système reste cohérent : la loi morale est une forme a pnon de la raison pratique, comme l'espace et le temps sont des formes de la sensibilité et les concepts et les jugements des formes de l-entendement. Tout cela, quand môme on le jugerait peu intelh- ..ible se lient. Kant nous allirme à plusieurs reprises que \e JaU de la loi morale n'est même pas un postulai. Ces postulats, il va les introduire maintenant par la dialectique de la raison pratique. qui est le couronnement de l'édilice, comme la dialectuiue de la raison pure est le couronnement de Y esthétique et de f analytique
Iranscendantales. , r •
On aurait donc tort d'opposer, ainsi qu'on le fait quelquelois, la méthode de la raison pratique à celle de la raison pure, comme une croyance à une cerlitude intellectuelle. L'opposition n'existe pas entre les fondements des deux, constructions, qui sont bâties au contraire sur un modèle identique et avec les mêmes matériaux. C'est seulement entre les deîix couronnements qu'il existe une opposition: le couronnement de la raison pure ne dépasse pas le ciel étoile, celui de la raison pratique va monter si haut, qu'il va sortir par son sommet de tout univers concevable.
Cette dialectique est précédée d'un chapitre, intitulé Examen critique de ianalytique, qui fait la transition et où Kant aborde de front le fameux problème de la liberté.