I. Ibid., p. 1O
nomie le second et convenu provisoirement d'appeler liberté cette autonomie, en nous laissant entendre par là qu'il pouvait s'agir du concept commun positif de liberté, opposé à celui de nécessité. Voilà où nous en étions.
Il faut maintenant opérer le passage de l'autonomie à la liberté véritable. Quelle méthode va-t-il employer?
Il commence par écarter deux méthodes. Selon certains philosophes, nous dit-il, il est facile de s'assurer si l'homme est libre : il sulTit de rentrer en soi-même et de consulter sa conscience. C'est la méthode psychologique. Elle ne peut pas convenir. L'analyse des faits de conscience ne peut jamais que nous donner des faits empiriques et des faits empiriques ne peuvent fonder aucune généralité. En nous retirant en nous-mêmes, nous arrivons bien sans doute à concevoir un mode de causalité qui n'est pas la causalité extérieure, mécanique, qui est la causalité psychologique ; nous pourrons appliquer les mots liberté psychologique à cet enchaînement intérieur des représentations de l'âme, mais cet enchaînement même fait partie, comme l'a montré la Critique de la raison pure, de renchaînement des phénomènes et est, par excellence, un enchaînement nécessaire, 011 il n'y a aucune place pour la liberté.
Mais n'y aurait-il pas un autre mode de connaissance, ne pourrions-nous pas saisir directement par intuition une réahté qui échappe aux modes de Tentendement.^ Cette prétention à des intuitions est ce que Kant appelle : Schwdrmerei, enthousiasme, mysticisme. Dans toute prétendue connaissance de cette sorte, il y a pour lui une illusion : nous partons des données de la conscience sensible, l'espace et le temps, et des catégories de l'entendement, et nous leur faisons correspondre par un sophisme un objet suprasensible, le sophisme consistant à attribuer inconsciemment une pure idée : l'idée d'existence, à d'autres idées de l'entendement. Et Kant rejette l'intuitionnisme ou mysticisme, avec autant d'énergie que l'empirisme psychologique ^
La liberté n'est donc ni un fait de conscience qu'on puisse démêler par analyse, ni une vue directe de la réalité, qui dépasserait la conscience.
I. Les biographes de Kant, qui ont vécu dans son intimité, Borowski, Jachmann, sont extrêmement catégoriques sur la condamnation absolue qu'il prononçait de tout mysticisme.
Il ne lui reste qu'à procéder suivant sa méthode habituelle, la méthode abstraite, à chercher à déduire la liberté conime une condition requise par raffirmation de la loi morale. Mais faisons bien attention. La loi morale n'a été définie jusqu'ici, dans l'analytique, que par le concept d'une forme opposée à une matière, d'une forme universelle et nécessaire, autonome, n^impliquant pas contradiction. Des idées de forme, d'universalité, de nécessité et de non-contradiction, d'autonomie définie comme indépendance à l'égard d'une matière, l'idée de liberté, de libre choix, ne pourra pas logiquement sortir, c'est de toute évidence ; il est certain qu'ime pétition de principe va s'introduire quelque part.
Le raisonnement de Kant est extrêmement confus. Voici comment on peut le résumer. La raison nous ordonne l'obéissance à la loi morale, c'est un fait, un fait de raison. Or ce commandement serait contradictoire, si nous n'avions pas le pouvoir de nous y conformer; donc nous pouvons nous y conformer et ce pouvoir nous fait sortir de l'enchaînement nécessaire de notre conscience empirique ; c'est là la hberté.
« Un homme commet uu vol ; cette action est, d'après la loi naturelle de la causalité, un résultat nécessaire des principes déterminants du temps qui a précédé ; il était donc impossible à ce point de vue qu'il n'eût pas lieu*. » Mais « le même sujet se regarde lui-même comme pouvant être déterminé seulement par des lois qu'il se donne par la raison elle-même- ». En tant qu'il agit selon cette loi, il ne commet pas le vol; or s'il ne le commet pas, étant contraint par ailleurs de le commettre, c'est qu'il peut se soustraire à cette contrainte : donc il est libre.
La pétition de principe contenue dans ce raisonnement n'apparaît pas Immédiatement. Il n'est cependant pas très dillicile de la dégager : Kant nous dit que l'homme peut se soustraire à la loi empirique, qui régit ses inclinations, en suivant la loi formelle, qui régit sa volonté ; c'est dans ce mot pouvoir que gît l'équivoque.
En suivant la loi formelle, il ne suit pas la loi empirique ; en suivant la loi empirique, il ne suit pas la loi formelle ; mais peutil vraiment à son gré suivre Tune ou l'autre ? Et en suivant la