‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 41 sur 312 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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loi formelle n'est-il pas aussi contraint qu'en suivant la loi empirique ?

Obéir à la loi formelle est ce que Kant appelle une obligation, un impératif, et il présente en propres termes cette obéissance comme une contrainte. L'homme en somme est pris entre deux contraintes : celle de la nécessité empirique et celle de la loi morale. Qu'est-ce qui nous prouve qu'il choisit librement entre l'une et l'autre? C'est ce que Kant ne nous dit pas et rien ne peut le prouver dans son système ; ce n'est ni l'expérience, ni l'intuition, Kant les a écartées; le raisonnement que fait Kant ne peut pas le prouver davantage.

Lorsqu'il nous dit, en effet, que Thomme peut se soustraire à la loi morale pour suivre ses inclinations, il entend par là que l'homme laisse agir en lui la causalité nécessaire; mais lorsqu'il nous dit que l'homme peut se soustraire à la loi de ses inclinations pour suivre la loi morale, il entend maintenant que l'homme a la faculté, est libi^e de suivre ou de ne pas suivre ses inclinations. Voilà le vice du raisonnement ; dans le premier cas peut est synonyme de nécessité par : l'homme, qui suit ses inclinations, est régi par leur nécessité; dans le second peut est synonyme de a le choix de : la contrainte exercée sur l'homme par la loi morale n'est pas une nécessité, l'homme est libre de s'y refuser.

Pourquoi ? Cela ne résulte en aucune façon de la nature même de la loi que Kant a affirmée : il voulait, pour satisfaire aux exigences absolues de sa raison une loi universelle et nécessaire, c'est ainsi qu'il a défini dans Vanalytique la loi morale de la volonté. Que cette loi soit acceptée librement par la volonté est une affirmation toute nouvelle, qui n'est pas contenue dans la notion de cette loi, ni dans l'exigence de l'esprit qui l'a posée. Cela ne résulte non plus en aucune .façon du raisonnement qui a été fait ; nous venons de le voir en détail. D'autre part, le sentiment direct et l'intuition ont été écartes de primé abord et à juste titre, car dans le système de Kant un sentiment, une intuition ne peuvent rien établir; Kant veut s'élever au-dessus des sentiments, qui tous sont pour lui de simples faits empiriques, peuvent être trompeurs et n'ont, en tout cas, à aucun degré le caractère moral ; il montre aussi que l'intuition n'est qu'un sophisme dangereux.

Il ne reste donc qu'une affirmation sans aucun fondement, qui

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ne se justifie que par la persistance des influences de son éducation ; tout le long travail de sa pensée n'a pas réussi à l'en

dégager.

Obéir à la contrainte de la loi morale n'est, en effet, pas autre chose qu'obéir aux commandements du Dieu chrétien. Tout le monde sait qu'un croyant en obéissant à ces commandements est lihre de donner ou de refuser son assentiment, qu'en le refusant, il commet une faute dont il sera châtié, qu'en l'accordant, il acquiert des mérites dont il sera récompensé. Kant, très peu psychologue, ne s'est pas aperçu qu'il ne faisait inconsciemment qu'un transfert ; son impératif catégorique n'est pas autre chose que le commandement du Dieu de son enfance et il ne peut pas être autre chose, car Kant nous a bien montré qu'une raison ne commande pas : elle convainc, qu'un sentiment ne commande pas: il incline.

Mais Kant a supprimé Dieu, tout en maintenant son commandement, et comme ce commandement, d'après les résultats de la critique, ne peut émaner de personne, ni d'une puissance transcendante, ni du sujet lui-même, il ne reste qu'à le suspendre en l'air, qu'à en faire une simple forme a priori « La philosophie nous apparaît ici dans une fâcheuse situation, nous dit Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs; cherchant un point d'appui solide, elle ne peut ni trouver dans le ciel un point où se suspendre, ni prendre pied sur terre'. » Et dans la Critique de la raison pure, il se laisse aller à dire que, si l'homme en suivant la contrainte morale doit être considéré comme libre, c'est qu'il faut « sauver la liberté- », qu'elle est « indispensable pour fonder la loi morale et Vlmputatlon (du mérite et du démérite), qui y est conforme' ». L'aveu est flagrant, Kant sort de son rationalisme, pour entrer dans les formes religieuses de la pensée*.

En somme Kant aurait pu et du nous éviter ces longs et pénibles raisonnements et nous dire dès l'abord : le rapport entre la volonté et la loi formelle n'est pas de même sorte que celui qui

1. Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. H. Lachelicr, a^ édition, p. 6i.

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