Ibid., p
monde sensible, le monde des phénomènes, mais agit en même temps comme être libre, en tant qu'il appartient à un autre monde superposé au premier, celui des noumènes. De ce point de vue, l'antinomie du bonheur et de la vertu lui semble pouvoir être
résolue.
La première des deux propositions reste toujours absolument fausse; quant à la seconde, elle n'est inadmissible que s'il n'existe pas d'autre monde que celui des phénomènes; mais s'il y a un autre monde, qui puisse injluer sur le premier, alors il est possible de concevoir que la vertu soit indirectement une cause de bonheur, non pas par une relation de cause à effet (car celte relation appartient au monde sensible), mais par l'action propre, spéciale, que peut avoir le monde suprasensible sur le monde
sensible.
Nous faisons ainsi un pas de plus dans la détermination du rôle du monde nouménal. Dans le problème de la liberté, il y avait simplement superposition des deux modes d'action de l'homme; Faction mécanique et nécessaire dans le monde sensible, l'action libre du même sujet dans le monde suprasensible. Mais le mécanisme du premier n'était en rien troublé par la liberté du second : ce sont deux modes d'enchaînement parallèles, qui n'agissent pas l'un sur l'autre. Ici le monde suprasensible doit être conçu comme pouvant agir sur le premier et modifier la succession des causes, de façon qu elles produisent le bonheur quand la vertu est réalisée. Comment cette action modificatrice, qui n'est pas celle de la causalité ordinaire, peul-elle être conçue?
Kant, après le postulat de la liberté, introduit dans ce but deux autres fameux postulats de la raison pratique : l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, que la raison pure avait conçues comme de pures possibilités sans existence réelle, mais que la réalisation complète de la raison pratique rend nécessaire d'admettre, quoique la raison ne puisse le comprendre.
Pour que le souverain bien se réalise complètement, il faut en effet, d'une part que la vertu parfaite ou la sainteté soit possible, d'autre part que le bonheur s'accorde avec la vertu. Le premier besoin exige l'immortahté de l'âme, le second l'existence de Dieu.
(c La conformité parfaite de la volonté à la loi morale, la sainteté, est une perfection dont n'est capable, à aucun moment de son
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. existence, aucun être raisonnable du monde sensible. Comme cependant elle n'est pas moins exigée comme pratiquement nécessaire, elle peut être rencontrée dans un progrès allant à Tinfini vers cette conformité parfaite... Or ce progrès indéfini n'est possible que dans la supposition d'une existence et d'une personnahté de l'être raisonnable persistant indéfiniment, ce que l'on nomme immortalité de Tâme. Donc le souverain bien n'est possible pratiquement que dans la supposition de l'immortalité de l'âme, par conséquent celle-ci... est un postulat de la raison pratique'. '»
Quant à l'harmonie du bonheur et de la vertu, elle n'existe absolument pas « chez un être appartenant partiellement au monde sensible, et qui ne peut par sa volonté être cause de ce monde et mettre par ses propres forces son bonheur d'accord avec ses principes moraux^ >> Cet accord n'est possible « qu'autant qu'on admet une cause suprême de la nature, qui a une causahté conforme à l'intention morale ^ « et réalise cet accord. « Cette cause suprême de la nature, en tant qu'elle doit être supposée pour le souverain bien, est un être, qui par l'entendement et la volonté est la cause, partant l'auteur de la nature... Par conséquent le postulat de la possibihté du souverain bien... est en même temps le postulat... de l'existence de Dieu* ».
' On voit, en somme, qu'il y a ici un quatrième postulat. Le premier est celui de la hberté, les deux autres : ceux de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu; mais ceux-ci sont, en réalité, fondés sur un quatrième, celui de la nécessité d'affirmer le souverain bien, tel qu'il vient d'être défini, c'est-à-dire l'union de la vertu parfaite et de la félicité. Pour que la sainteté soit possible, nous dit Kant, il faut l'immortahté de l'âme; pour que le bonheur s'accorde avec la vertu, il faut l'existence de Dieu. Mais pourquoi faut-il que la sainteté se réalise et que le bonheur s'accorde avec la vertu?
Kant ne s'est pas expliqué sur ce point. Il n'a cessé de répéter et il répète encore sans cesse que le devoir consiste exclusivement à se conformer à une loi formelle universelle et nécessaire, et voici