‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 48 sur 312 · Voir plus bas, p. 371, 4i4-4i · texte numérisé non relu

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rendre la conciliation Impossible, n'est toujours que la lutte qui se poursuit dans sa pensée entre le rationalisme wolffien et le piétisme luthérien. ^ ^

Nous avons déjà vu, au sein même de la Critique de la raison pure et de Yanalytique de la raison pratique, des témoignages de celte dualité. Au fond l'opposition radicale qu'il a faite entre les données des sens et les formes de l'entendement, entre la matière et la forme de la loi morale, entre le mode de connaissance que iourmt la raison théorique et celui où conduit la raison pratique n est pas d'un véritable rationaliste. Toute l'histoire de la philosophie est là pour le montrer : elle a toujours été, avant lui un effort pour rapprocher la connaissance sensible de la connaissance intellectuelle, les données concrètes des idées générales ; quand la raison oppose c'est pour mieux distinguer et pour fournir des termes plus précis de liaison. Or la liaison manque dans les oppositions kantiennes, parce qu'elles sont radicales. C'est l'originalité de son point de vue, c'est le principe même de son système ; mais ce n'est pas un principe rationnel : le dualisme de Kant est un produit de son esprit luthérien, qui oppose le néant de l'homme à la toute-puissance de Dieu, la perversion absolue de la créature à 1 mfinie perfection de son créateur. Et cela est tellement vrai, que ces idées religieuses, qui, par saint Paul, puis par le manichéisme, se sont introduites dans la pensée chrétienne, sont précisément celles qu'il reprend avec le plus de complaisance, en leur donnant un relief plus fort encore (tant est obsédant le besoin systématique de son esprit), dans sa lieti^ion dans les limites de la simple raison. Le piétisme a marqué Kant d'une empreinte profonde ; il a formé en lui de véritables habitudes d'esprit, plus tenaces, plus foncières que celles du rationalisme, dont l'influence a été plus tardive.

Ainsi Kant est parvenu à ériger en système son dualisme religieux et son rationalisme. Les deux édifices de la raison pure et de la raison pratique sont, dans leur constitution même, à la fois un dualisme religieux et un rationalisme. Mais la cohésion de ces deux éléments ne se maintient pas jusqu'au bout. Ily a un moment ou la systématisation, malgré tous ses efforts, se désagrège; l'opposition secrète, qui n'apparaît pas de prime abord, se fait jour peu a peu, pour éclater dans la pleine lumière d'une série de contradictions : la contradiction entre la loi formelle, universelle et

Il !

nécessaire, prise comme unique fondement de la moralité, et le souverain bien, conçu comme un besoin fondamental de cette moralité ; la contradiction de la liberté et de la nécessité, qui opposent Tun à Tautre deux mondes également nécessaires et radicalement étrangers l'un à l'autre, le monde des noumènes et celui des phénomènes ; la contradiction entre la raison pratique et la raison théorique, dont l'une affirme Dieu et Tautre nie son existence, et qui sont incapables de rapprocher l'un de l'autre les deux mondes entre lesquels la nature humaine est écartelée.

La contradiction me paraît donc installée au fond même du kantisme. Mais ce sont ses formes les plus apparentes qui ont le plus frappé, et, plus que toutes les autres, celle qui a trait à l'existence de Dieu. Kant, comme nous l'avons vu, a fait tous ses efforts pour la pallier, en distinguant un mode particulier de connaissance propre à la raison théorique et un autre qui n'appartient qu^à la raison pratique. Cette subtilité a séduit plus d'un philosophe ; les contraires finissent par s'évanouir dans les hautes sphères de la métaphysique ! Mais le simple bon sens s'y refuse.

C'est ce bon sens qu'un littérateur, mais un littérateur très fin et fort avisé, Henri Heine, a traduit dans une boutade célèbre, qui a soulevé l'indignation dans l'église des admirateurs de Kant, mais qui contient, je crois, plus de vérité naturelle et intuitive que tous les commentaires savants et « exhaustifs » de la critique professionnelle.

Henri Heine expose les principes généraux de la raison pure de Kant, puis conclut ainsi ^ : « Je m'abstiens, comme je l'ai dit, de tout développement populaire de la polémique de Kant contre ces preuves (de l'existence de Dieu) ; je me contente d'assurer que, depuis ce temps, le déisme s'est évanoui dans le domaine de la raison spéculative. Cette nouvelle funèbre aura peut-être encore besoin de quelques siècles pour être universellement répandue,... mais nous avons, nous autres, pris le dueil depuis longtemps.

De profiindis.

(( Vous croyez peut-être que nous n'avons plus qu'à rentrer chez nous? Il nous reste, parbleu, à voir encore une pièce: après la tragédie vient la farce î Emmanuel Kant a jusqu'ici pris la voix

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