I. Deutscldaïul, livre IIL
effrayante d'un philosophe inexorable, enlevé le ciel d'assaut et passé toute la garnison au fil de Tépée. Vous voyez étendus sans vie les gardes du corps ontologiques, cosmologiques et physicothéologiques; la déité elle-même, privée de démonstration, a succombé; il n'est plus désormais de miséricorde divine, de bonté paternelle, de récompense future pour les privations actuelles, l'immortafité de l'âme est à ragonie... On n'entend que râles et gémissements... Et le vieux Lampe (le vieux domestique de Kant), spectateur affligé de cette catastrophe, laisse tomber son parapluie ; une sueur d'angoisse et de grosses larmes coulent de son visage.
« Alors Emmanuel Kant s'attendrit et montre qu'il est, non seulement un grand philosophe, mais encore un brave homme ; il réfléchit, et dit d'un air moitié débonnaire, moitié malin : Il faut que le vieux Lampe ait un Dieu, sans quoi point de bonheur pour le pauvre homme. . . Or, l'homme doit être heureux en ce monde, c'est ce que dit la raison pratique... Je le veux bien moi... ; que la raison pratique garantisse donc l'existence de Dieu !
« En conséquence de ce raisonnement, Kant distingue entre la raison théorique et la raison pratique, et, à l'aide de celle-ci, comme avec une baguette magique, il ressuscite le Dieu que la raison théorique avait tué.
« Peut-être bien Kant a-t-il entrepris cette résurrection, non pas seulement par amitié pour le vieux Lampe, mais aussi par crainte de la police. Aurait-il agi par conviction? A-t-il, en ruinant toutes les preuves de l'existence de Dieu, voulu nous montrer combien il est triste pour nous, de ne rien savoir sur Dieu ? Il fit à peu près en cela comme mon ami Westphalien, qui brisa toutes les lanternes de la rue Grohnd à Gœttingue et, dans l'obscurité, nous fit un long discours sur la nécessité pratique des lanternes, qu'il avait lapidées d'une manière théorique, pour nous montrer que, sans leur lumière bienfaisante, nous n'y pouvions rien voir. »
Prise à la lettre cette boutade charmante, spirituelle et non sans profondeur, n'est pas tout à fait exacte. Kant n'a pas écrit sa dialectique de la raison pratique pour que le vieux Lampe ait un Dieu. Heine se demande d'ailleurs s'il n'aurait pas agi par conviction. Heine n'est pas un métaphysicien, ni un dialecticien rigoureux ; mais il a eu l'intuition de la vérité : ce n'est pas pour le vieux Lampe que Kant a restauré Dieu, mais bien pour lui-même;
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Lampe c'est Kant lui-même dans ses besoins religieux, le croyant, qui ne s'est jamais complètement détaché de sa foi et qui cherche dans son rationalisme des justifications de ses premières habitudes
de pensée.
La dialectique de la raison pratique n'est autre chose qu'une sorte de mythe, comme la pensée primitive en produit pour « expliquer » les usages rituels de la tradition'. Et je ne sais pas jusqu'à quel point tout le système même des formes abstraites de* la Critique de la raison pure et de la Critique de la raison pratique n'est pas un produit de cette tendance mythique de l'esprit, qui, dans son incapacité à s'adapter à la réalité, construit à vide des figures qui lui semblent la reproduire, de même que la théologie traduit en formules d'apparence rationnelle les affirmations de la
foi.
Quoi qu'il en soit, les postulats de la raison pratique ne sont pas
une paUnodie; Heine, en poète, exagère. Kant est sincère, ou plutôt il fait de grands efforts pour rester sincère et se croit vraiment sincère. Mais n'est-il pas évident qu'il n'est pas tout à fait sincère
avec lui-même?
N'avons-nous pas vu avec quel soin il dissimule l'introduction de la liberté dans son système, qui ne la comportait pas, qui l'excluait même ? Il ne s'est point avoué nettement que de la forme pure, universelle et nécessaire de la volonté, dont il est parti dans une première affirmation des exigences mathématiques de sa pensée, la liberté ne peut pas sortir. Il nous a dit d'abord que cette forme n'est, au point de vue de la liberté, qu'un concept négatif : la volonté dégagée de l'enchaînement du monde phénoménal, V autonomie, sans qu'on puisse dire que cette autonomie coïncide avec le concept positif de la liberté; puis il cherche à déduire cette liberté par un raisonnement : je dois, donc je puis, donc je suis libre ; cnfm il reconnaît que la liberté est un postulat ; et c'est ce même mot de postulat, dont il ne parvient pas malgré tous ses efforts à étabUr la signification précise, qui sauve l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.
Kant a fait des efforts pour être sincère, mais n'est pas parvenu
à l'être tout à fait.
I, Voir plus bas, p. 280, note i.
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