I. Ibid., p. a6i
que qui doit être revisé à ce point de vue, d'après lequel il existe dans notre esprit des idées, qui ne sont pas des formes, mais des réalités indépendantes, et c'est retomber dans Vontologisme, dans les philosophies traditionnelles, que Kant a passé sa vie à combattre. Il ne peut l'admettre.
Il faut donc que ces deux domaines restent absolument séparés et soutenir que le jugement: Dieu existe, n'est pas à proprement parler un jugement de l'esprit. Qu'est-ce qu'il peut bien être? Une pensée qui ne vaut que pour l'action, nous dit Kant. Qu'estce qu'une pensée qui ne vaut que pour agir et qui ne vaut pas pour elle-même, qui n'a aucun sens en tant que pensée? Malgré la nécessité qui s'impose à Kant, afin de ne pas démolir tout son système, de séparer radicalement les deux raisons dont les jugements n'auraient pas même portée, il ne peut pas faire quun jugement ne soit pas un jugement. Et alors comment la raison théorique peut-elle être contrainte de s'arrêter devant le jugement : Dieu existe, et s'interdire d'en tirer aucune conséquence à son point de vue ?
La raison théorique est devant la raison pratique comme un chien en arrêt, que paralyse la vue du gibier qu'il est précisément de sa fonction de saisir ! C'est inintelligible. Dire que ce n'est qu'un jugement de la raison pratique, n'est donc encore qu'une solution purement verbale, dont l'objet évident est de mettre hors d'atteinte l'édifice de la raison théorique, si péniblement construit, et de satisfaire en même temps des besoins religieux que notre philosophe ne veut pas avouer.
Si ces postulats sont inintelligibles, ont-ils au moins quelque utilité ?
Ils ne servent à rien, rigoureusement à rien.
Kant s'est bien gardé, en effet, de partir de ces postulats pour reconstruire sa morale sur le type traditionnel. On pourrait chercher à concevoir, et c'est ce qui paraît avoir été fait tout récemment*, que la première partie de la Critique de la raison pratique, jusqu'à la dialectique, n'est pas une théorie morale, mais une simple analyse, qui nous conduit à la vraie morale; que Kant
I. Marcel Hébert, Les détracteurs de Kant, extrait du Cœnobium de Lugano, janvier 191 5, p. 5 et 6 du tirage à part ; En marge du Phédon, p. 5, note 3. ibid. y janvier-février 19 16,
n'a fondé sa morale sur la Jorme du devoir que par un procédé de dissection, pour mieux voir clair ; que Tobligation morale, telle qu'il l'expose, n'est qu'une abstraction, et qu'une fois bien aperçu le principe de cette abstraction, il va pouvoir édifier la morale sur des bases plus larges et plus satisfaisantes.
Sans doute c'est par abstraction, comme le dit lui-même Kant, « par un procédé analogue à celui de l'analyse chimique, qu'on obtient la séparation des éléments empiriques et des éléments rationnels dans les jugements moraux* ». Ces jugements ont à la fois une matière et une forme, cette matière et cette forme ne sont pas séparées en fait. Mais est-ce dans les éléments rationnels ou dans les éléments empiriques que la moralité doit être cherchée en droit, ou dans les uns et les autres à des points de vue différents ?
La réponse de Kant n'est pas douteuse. Il s'évertue à répéter, et à aucun moment il n'abandonne ce point de vue, que ces éléments doivent être soigneusement distingués, que les éléments empiriques ne constituent à aucun degré une détermination morale de la volonté et que Télément rationnel seul fournit la loi h laquelle notre conduite doit se conformer. Cette affirmation, il la répète encore, à plusieurs reprises, en pleine dialectique : « Le principe fondamental de la moralité n*est pas un postulat, mais une loi, par laquelle la raison détermine immédiatement la volonté ^.)) La loi morale reste bien en dehors des difficultés de la dialectique, c'est un fait de la raison, ce n'est pas même un postulat, ce n'est pas non plus une abstraction. Il n'est pas possible d'être plus positif, plus dogmatique sur ce point. La critique de Kant n'est pas une analyse, faite pour le besoin d'analyser ; elle est conduite dans un but bien déterminé: celui de fonder le principe de la morahté, et elle n'aboutit pas à des idées nouvelles permettant de fonder ce principe sur une base plus large. Il n'y a aucun doute ; à aucun moment pour Kant, dans la dialectique, comme dans V analytique, et jusque dans les dernières productions de sa pensée, c'est toujours la forme de la loi et la forme seule, et à aucun degré la matière qui détermine la volonté moralement bonne.
Kant ne commet donc à aucun moment la pétition de principe
I. Critique de la raison pratique, trad. Picavet, p. 294. a. Ibid., p. a^o.
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qui consisterait à fonder la moralité sur « un ordre idéaP » suprasensible, dont les postulats ont conduit à admettre une sorte d'existence ; c'est cet ordre idéal, au contraire, qui doit ce qu'il a d'existence pour l'esprit à la loi fondamentale de la volonté, loi qui, elle, n'est pas un postulat, mais une certitude, un fait immédiat de la raison pure.
Dieu ne sert donc pas à établir ni à affermir la morale ; il n'est que le dernier aboutissement delà raison pratique , qui nous permet d'admettre, sans pouvoir le concevoir, qu'il accordera, dans ce monde ou dans un autre, notre bonheur avec notre vertu. Et cette conséquence est absolument nécessaire ; car on peut dire rigoureusement : plus Kant fait d'efforts pour ne pas se contredire, plus son Dieu joue un rôle inutile dans son système moral ; plus il cherche à en restaurer le rôle et la valeur, plus il tend vers la contradiction.
Et si les postulats de la raison pratique n'ont en réalité à peu près aucune utilité pratique, ils ont bien moins encore une utiHté théorique. Si les fonctions de Dieu sont à ce .point restreintes en morale, son rôle est rigoureusement nul à l'égard de la connaissance et du reste du monde. Il n'appartient à aucun degré à la physique ou à la cosmologie, Kant nous le dit lui-même ; il est enjermé dans la morale. Il ne peut, en effet, être conçu ni comme créateur, ni comme ordonnateur des choses et des hommes, puisque son concept même échappe à la raison théorique ; il ne sert qu'à faire pencher la balance, qu'à satisfaire une certaine tendance de la nature de l'homme : le besoin de bonheur, et encore... de l'homme kantien, sans fonder aucune connaissance. C'est là un rôle bien médiocre pour un si auguste personnage et un très pauvre aliment pour la foi !
Voilà la grande nouveauté introduite par Kant dans la théodicée. Elle ressemble beaucoup à celle qu'il a introduite dans le problème de la liberté. Elle n'a pas été non plus sans jouir de quelque fortune. Jusqu'à Kant, Dieu était en effet essentiellement un pouvoir cosmique, considéré par ceux qui l'invoquent comme mdispensable à la pensée pour concevoir le monde, comme au monde pour exister ; son rôle moral n'était qu'un élément dans