‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 54 sur 312 · LE KANTISME ET LA THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

LE KANTISME ET LA THÉOLOGIE

La plupart des détracteurs de Kant sont des écrivains et des philosophes catholiques. L'Église catholique, par la voix de ses représentants les plus autorisés, de ses maîtres de l'enseignement, de ses penseurs, de ses Pontifes, Pie IX, Léon XIII, Pie X, n'a cessé de mettre en garde son clergé et ses fidèles « contre les erreurs d'origine étrangère qui tendent à altérer, même dans un pays comme le nôtre de religion catholique et de culture latine, la véritable et saine doctrine catholique » . Et c'est Kant qui est visé en première ligne. Y a-t-il lieu de s'en étonner? Les principes de la philosophie théorique et pratique de Kant peuvent-ils être tolérés par l'Eglise, sont-ils susceptibles d'être conciliés avec sa doctrine?

On a cherché à le soutenir ^ « Quoi donc? N'est-ce pas la conscience individuelle qui juge de la moralité des actes? Oui ou non, la conscience individuelle existe-t-elle ? Si elle existe elle peut juger que la maxime d'une action n'est pas inspirée par le plaisir ou l'intérêt : donc elle est désintéressée, donc a une valeur impersonnelle et universelle... Cette conscience c'est le natarale judi-

I. Marcel Hébert, Les détracteurs de Kant, Cœnob'mm de Lugano, numéro de janvier 19 15, p. 4 du tirage à part, réponse à la Réponse au manifeste des représentants de la science et de l'art allemand par l'Université catholique de Paris, à^ns Revue pratique d'apologétique, Paris, novembre igi^» P- i26-i3o.

catoriam. dont parlent les Pères, et saint Thomas explique comment le nom de concience peut désigner ou les princpia operahihum nataraliter indiia, ou le dictamen mentis, l'application qu en tait l'esprit aux cas particuliers. Or les principia sont des maximes universelles. La théorie de Kant n'est donc ni plus m moins danqereuse que celle de saint Thomas. »

Sans doute l'orthodoxie a toujours admis que la conscience individuelle est capable de jugement, mais elle a toujours me que ce jugement fût enfermé dans les formes propres à la pensée et ne pût appréhender directement des réalités existant en dehors d elle. La doctrine a toujours posé le problème de la connaissance^ sur le terrain de la réalité objective; connaître est un mode de 1 être, pour saint Thomas comme pour toute la pensée chrétienne; et, chez tous les penseurs chrétiens, l'esprit participe en quelque manière à l'entendement divin. « Que quelque chosc^ soit su avec certitude, dit saint Thomas, cela vient de la lumière in erieure de la raison par laqmlle Dieu nous par le\ » Et cest cette certitude qui fournit à la morale toute sa force. C'est Dieu qui, dans la morale chrétienne, est la source de l'idéal, la fan de l'homme et de la tendance, corrélative à l'idéal, qu est la volonté ou la puissance du bien. Dieu ne peut pas être pour l'Lghse une simple idée de la raison, ni un postulat de la pratique, il est la réalité même, un être qui possède la plénitude de l'existence, en dehors de la pensée de l'homme, el qui explique et soutient toutes

les autres réalités. . i- ,•

Qu'à l'égard d'une telle doctrine le kantisme soit un subjecUvisme et un subjectivisme dangereux, n'est-ce pas de toute évi-

Kant n'a sans doute pas enfermé Thomme dans la pensée subjective individuelle ; la pensée est pour lui la môme en chacun et en tous les hommes; c'est entendu\ Mais que cette pensée, commune à l'humanité entière, soit objective, au sens de la doctrine chrétienne, c'est ce qu'on ne peut soutenir qu'à la faveur d une équivoque. Une pensée objective n'est, en effet, pour Kant, qu une pensée (la pensée de tous les hommes) qui reste en accord avec

,. Somme théologique, i™» pars., 9, II, art. i , arg. 5. Voir plus bas, p. 279-282, sur la doctrine de Malebranche. ^

a. Voir cependant, plus bas, p. 398-099.

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elle-même, selon un enchaînement rigoureux et nécessaire, à la façon des vérités mathématiques. Mais l'orthodoxie exige' bien davantage : l'objectivité est pour elle, comme pour tous les philosophes prédécesseurs de Kant, la conformité au moins relative de la pensée avec une réahté existant en dehors de l'esprit, même conçu comme l'esprit commun à tous les hommes. Les idées de cet esprit existent dans les choses pour le thomisme aristotélicien, ou en dehors d'elles, dans un monde suprasensible, pour Taugustinisme platonicien; mais elles existent toujours en dehors de l'esprit humain qui les pense.

Que les vérités morales soient voulues par la volonté de Dieu (Duns Scot), qu'elles s'imposent à sa volonté dans son entendement (saint Thomas) ou qu'elles soient confondues en lui avec sa volonté (Descartes), ce sont toujours des vérités existant objectivement, dont le fondement est ailleurs que dans l'esprit des hommes et qui lui viennent du dehors; elles ne peuvent être réduites à une forme de la raison pratique. Pour toute la pensée chrétienne, orthodoxe ou hétérodoxe, le kantisme ne peut donc être qu'un subjectivisme, et, à son point de vue, elle a pleinement raison de l'affirmer avec insistance. Quand on s^écrie : « Finissons-en avec cette incessante accusation de subjectivisme, c'est un pur sophisme », on introduit dans le débat, entre kantistes et chrétiens, un grave malentendu.

Rien ne sert de citer, à l'appui, ce passage de Kant : « Nous sommes des membres législateurs d'un royaume moral, qui est possible par la liberté et qui nous est représenté par la raison pratique comme un objet de respect; mais en même temps nous en sommes les sujets et non les souverains et méconnaître notre position inférieure comme créatures, rejeter l'autorité de la loi sainte, c'est déjà faire défection à la loi, en esprit, quand même on la remplirait à la lettre'. » Ce royaume, dont nous sommes les membres, n'est pas le royaume chrétien des esprits en Dieu.

^ « Oui, ajoute-t-on, c'est un sophisme et une réelle injustice d'aller toujours répétant : Kant est subjectiviste. Personne n'admet, avec une certitude plus robuste, Vexistence réelle d'un ordre physique et celle d'un ordre moral. » Cet ordre physique et cet ordre moral existent sans doute bien réellement pour Kant,

I. Crilique de la raison pratique, trad. Picavet, 3^ édition, p. i48.

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mais nous savons ce qu'il entend par réel : réel veut dire seulement universel et nécessaire dans Tesprit de l'homme. Ne sont réels en dehors de cet esprit que les impressions immédiates des sens, qui ne constituent à aucun degré un ordre. L'ordre n'est que dans l'esprit humain; c'est lui qui l'apporte aux choses. Prétendrait-on que l'ordre de l'espace et celui du temps ont été posés par Kant comme existant dans les objets des sens? L'espace et le temps ne sont réels pour Kant que par la nécessité des vérités mathématiques qu'ils renferment pour la pensée, ils n'ont pas d'existence en dehors d'elle. Il en est exactement de même de la loi morale; il n'y a pas d'objet, d'ordre, existant en dehors d'elle sur lesquels elle se fonde, elle est a priori; un objet moral de la pensée existant en dehors d'elle-même, un ordre sur lequel elle reposerait, n'ont pas de sens pour Kant.

Et quant aux postulats de la raison pratique, ils ne peuvent pas donner davantage satisfaction à l'orthodoxie. La liberté n'existe pour Kant que dans la faculté de se soustraire aux inclinations pour suivre la loi morale, et dans la faculté de désobéir à la loi morale, pour suivre les inclinations; les sentiments, les idées, tous les sentiments, toutes les idées sont enchaînés par l'inexorable nécessité. Un chrétien ne peut pas admettre une telle restriction de la liberté. Si l'Église, à tort ou à raison, a condamné les propositions de Jansénius, d'après lesquelles l'amour de Dieu et de la vertu n'existent en nous que par le moyen de la grâce efficace, ce n'est pas pour refuser à l'homme de choisir entre ses sentiments, d'établir entre eux un ordre et une hiérarchie, qui est précisément l'essence même de la moralité chrétienne, cet ordre idéal existant dans la pensée même de Dieu.

Et pour ce qui est de Dieu et de l'immortalité, si Kant, après avoir, à l'inverse de la doctrine chrétienne, fondé ces postulats sur la loi morale, cherche à faire usage de ces résultats, ce n'est pas, nous l'avons vu, pour donner à la morale une base que la raison théorique avait niée; il se garde bien de démolir l'édifice qu'il a si péniblement construit. Dieu n'est qu'un postulat de la raison pratique, une sorte d'adjuvant à la volonté, en aucune façon un principe objectif, qui puisse servir de garantie à la loi de la moralité. L'Église ne peut le suivre dans cette voie sans ruiner les fondements mêmes de sa doctrine. . •

CONCLUSIONS SUR LA MORALE THÉORIQUE DE KANT Ui

Le kantisme n'est donc pas seulement, et à juste titre, pour ses détracteurs chrétiens, un subjectivisme; c'est un subjectivisme dangereux, dangereux pour la foi et dangereux pour la morale. *

Pour la foi, n'est-il pas évident que le sophisme, que Kant a cherché à déceler dans toutes les preuves qui ont été proposéees de l'existence de Dieu, est un grave danger? Il est inutile d'insister. L'orthodoxie a toujours soutenu que la raison théorique pouvait s'élever vers Dieu, conçu comme existant réellement en dehors d'elle ; c'est lui retirer une très grande force que de la priver de ce pouvoir.

En morale, l'orthodoxie n'a pas soutenu avec moins de vigueur, et je le montrerai plus en détail, que l'être tend de toutes ses forces, par ses sentiments comme par ses idées, vers le souverain bien posé par la raison, sans aucune ambiguïté, comme une réahté objective. Reléguer l'amour du prochain, le don de soi, l'inclination du cœurvers Dieu, comme le fait Kant, dans le domaine du monde sensible, où ne règne que l'enchaînement rigoureux de la causalité mécanique, est une première atteinte très grave à l'un des ressorts essentiels de la moralité chrétienne.

La définition du bien par la conformité intentionnelle de la volonté à la loi, est une seconde atteinte à la morale chrétienne. C'est, d une part pour le catholicisme, renouveler d'une certaine manière l'hérésie luthérienne, d'après laquelle la foi seule justifie. C'est, d'autre part pour toutes les confessions chrétiennes, enlever au bien lui-même sa force et sa réalité. Le bien n'est pas, pour le christianisme, le simple accord de la volonté avec une forme; les lois qu'il donne à l'esprit et à la volonté ne sont pas aussi indéterminées. Il ne suffit pas, pour la morale chrétienne, qu'un principe puisse être universalisé sans contradiction, pour servir de règle morale à la conduite ; cela n'est même pas nécessaire : la justice, la bonté, l'amour du prochain et Famour de Dieu sont, en eux-mêmes, en tant que sentiments, des réalités morales, qui s'imposent à la conscience et qui ne peuvent être ni déduites d'un principe formel, ni reléguées dans le monde sensible.

En outre, l'humanité dans l'homme n'est pas plus pour le christianisme, que pour toute la pensée antique et classique, une simple forme générale ; cette forme comprend des types particuliers, qui ont chacun leur prix et leur capacité morale ; l'individualité

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