‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 55 sur 312 · IN · texte numérisé non relu

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d'un saint Vincent de Paul n'est pas seulement une valeur morale par son accord avec une forme universelle, elle est une valeur propre et particulière. La morale chrétienne ne prescrit pas seulement d'agir selon l'idée de l'universalité et celle de non-contradiclion ; elle veut aussi que nous cherchions la perfection du particulier, de l'individuel, comme tel, l'individu étant une œuvre de Dieu comme la généralité. La morale chrétienne n a jamais abandonné ce point de vue aristotélicien. La morale de Kant dépouille au contraire l'individu de sa perfection propre, voulue par Dieu et lui enlève les déterminations précises que la matière delà loi apporte à sa volonté; en lui imposant seulement une forme générale dont, comme nous le verrons, les déterminations particulières ne peuvent être déduites, elle jette l'homme dans des incertitudes qui sont propres à justifier les plus grands excès.

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Mais la théologie est en mauvaise posture pour porter un jugement solide sur la morale kantienne. Ses affirmations contiennent une part de « révélation » qui échappe à l'expérience et a la raison et il est difficile de distinguer dans ses critiques ce qui appartient à la révélation et ce qui vient de la raison. Il y a d'ailleurs dans la pensée de Kant de grandes affinités avec la pensée religieuse; ce qui la caractérise en effet c'est une confusion du point de vue religieux et du point de vue rationnel. Le moralisme de Kant est une véritable négation de la morale rationnelle.

Je ne reprendrai pas toutes les difficultés quej ai deja indiquées plus haut : l'étrange conception de la liberté, qui se déclenche brusquement dans les actes des hommes, lorsque ceux-ci sont accomplis en conformité de la loi ; la façon non moins smguliere de conclure à l'immortalité de l'âme et à l'existence de Dieu, sans que ces idées puissent être d'aucun usage pratique ou théorique ; l'incompréhensible dualité, qui, dans un système prétendu rationaliste, existe entre la raison pratique et la raison spéculative, et relègue les objets de la première dans un monde que la raison ne peut concevoir et dont l'existence n'est cependant ni un sentimen ni une foi ; le dualisme non moins inintelligible du noumene et

CO>^CLUSIONS SUR LA MOHALE THÉORIQUE DE kANT H3

du phénomène, qu'aucune conception ne peut relier Yun à l'autre, et dont le principe même de liaison est inconcevable. Je reviendrai sur ce point dans mes conclusions générales \

Il me serait facile, d'autre part, de montrer que la notion purement formelle de la loi morale kantienne ne permet en réalité de déterminer aucune règle morale particulière et enlève même leur signification morale aux actes qui nous paraissent le plus essentiellement moraux. Mais je préfère réserver ces deux questions; Kant a cherché dans la Métaphysujae du droit et la Métaphysique de la vertu à faire cette détermination ; il sera beaucoup plus probant de le suivre lui-même et de montrer, par sa propre impuissance, que son système aboutit en somme, si on l'applique avec rigueur, à l'amoralisme le plus complet. C'est ce que je me propose de faire dans les trois chapitres suivants. Je me réserve aussi (le faire voir, en étudiant le développement de la pensée dans la [)hiIosopliic morale, que le fondement kantien de la rnorale, loin d'être une notion commune de la conscience morale, est en opposition avec elle et que le système moral de Kant n'est historiquement qu'un véritable paradoxe.

Je m'en tiendrai donc pour le moment à des généralités qui compléteront ce que j'ai suggéré jusqu'ici :

D'une part, Kant. en niant qu'un fait d'expérience, emprunté à la conscience, à la sensibilité, à la vie, à la société, puisse contenir à aucun degré un élément de moralité, a opéré un divorce entre la morale et la réalité, de même qu'en métaphysique il a opéré un divorce entre la science et le monde réel, et retiré ainsi à riiomme tout critérium pour juger du bien et du mal, comme au savant tout critérium pour distinguer entre le vrai et le faux.

D'autre part, Kant n'a pas établi l'existence du devoir et si, comme il ne me paraît pas très difficile de le faire, on peut montrer que son impératif catégorique n'est lui-même qu'un fait empirique, réductible à d'autres faits, il ne reste absolument plus rien, dans sa systématisation, pour fonder le bien et le mal et la morale est condamnée à l'anarchie, comme la science à la fantaisie.

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