‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 56 sur 312 · DIVORCE ENTRE LA MORALE ET LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

DIVORCE ENTRE LA MORALE ET LA RÉALITÉ

Nous avons vu que Kant a voulu soustraire la morale à l'empirisme, afm de lui conférer un caractère nécessaire et absolu que rcxpéricnce ne fournit pas. H n'a fait en cela que suivre la méthode qu'il avait appliquée à la science. Les relations, que la science empirique établit entre les faits, lui avaient paru ne posséder en elles-mêmes aucun élément de certitude, et il a cru que, pour rendre à la science cette certitude, il fallait la réduire à une sorte de certitude logique, où la liaison n'est pas dans les choses, mais dans la pensée seule. 11 a dans ce but dépouillé les laits d'expérience de tout leur contenu ; la géométrie se développe dans l'espace, mais si l'espace est donné dans la sensation, la géométrie participera de l'incertitude des données sensibles ; donc séparons l'espace et retirons-le de la réalité objective, faisons-en une forme de l'esprit; la physique, outre les données de l'espace pur, contient des concepts comme la matière, le mouvement, la force, les notions dé rapport, de succession, de cause; si ces concepts sont dé-agés de rcxpéricnce, rien n'en garantit plus renchaînemcnt absolument rigoureux ; soustrayonsles donc à toute expérience, faisons du temps une forme de la sensibilité et de tous les autres concepts des catégories de l'entendement; ces catégories pourront se combiner entre elles et avec les formes de l'espace et du temps, suivant l'ordre rigoureux dont une science parfaite a besoin. La réalité donnée appartiendra ainsi h un autre monde que celui de l'esprit, celui des impressions non spatiales des sens, le monde nouménal ; Tidée de connaissance ne leur est plus applicable, ce sont des faits bruts, qui ne pourront jamais apporter de démentis à notre science et si le hasard ou l'absence de toutes lois peuvent constituer le monde nouménal (ce que nous ne pouvons même pas en aiTirmer), cette anarchie ne pourra jamais, en tout cas, risquer de contaminer notre connaissance.

Ainsi la rigueur mathématique de la science est mise hors do toute atteinte, elle est expliquée et garantie. Mais elle ne l'est qu'au prix d'un divorce absolu entre la connaissance et l'expérience, et par suite, le fait essentiel de la science newtonienne, comme de

CONCLUSIONS SUR LA MORALE THÉORIQUE DE kANT

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toute science en général, reste inexplicable : l'accord de la pensée et de l'expérience. C'est ce que j'ai montré plus haut*.

La morale de Kant présente exactement les mêmes dilTicultés et il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisque Kant lui a appliqué une méthode identique.

Les données de la sensibilité, les sentiments et les jugements moraux, tels qu'ils résultent de- la conscience et de l'expérience phénoménales , n'offrent pas en effet h Kant une garantie de certitude suttisante pour qu'on puisse chercher dans ce domaine un principe absolu de la conduite. Pour que celle certitude so'il parfaite, il faut qu'elle lui vienne d'ailleurs ; d'où la loi purement formelle de la volonté. De même que les impressions sensibles sont absolument étrangères à toute notion de connaissance et ne revêtent ce caractère que dans et par les formes de l'esprit, de même nos sentiments, nos passions, nos relations de sympathie ou d'utilité ne sont en eux-mêmes ni moraux, ni immoraux, ils sont indifférents ; ce n'est qu'en tant qu'ils sont conformes ou s'opposent à la loi formelle de la volonté qu'ils acquièrent un caractère de moralité ou d'immoralité. « Tous les principes pratiques matériels sont comme tels d'une même espèce et se rangent sous le principe général de l'amour de soi'... Il est étonnant que des hommes par ailleurs pénétrants croient pouvoir dislinguer la faculté inférieure de la faculté supérieure de désirera. . Il ne manque pas d'âmes qui, sans aucun motif de vanité ou d'intérêl, trouvent un plaisir intime à répandre la joie autour d'elles; et bien, j'affirme que dans ce cas l'acte charitable n'a aucune valeur morale, je le mets (le pair avec les autres inclinations, connue par exemple l'amour de la gloire*. »

La notion de la moralité est donc, je le répète, en tous points symétrique à celle de la connaissance rationnelle dans la philosophie : le monde donné dans les impressions des sens n'est à aucun degré connaissahle ] le monde de notre vie empirique n'est à aucun degré moral] seules les formes de la sensibilité et de

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