I. Ibid., p. 2o
l'entendement. On ne voit pas du tout comment le développement de l'entendement, avec ses motifs et ses mobiles, y aidera; il risquera bien plutôt de nous montrer une foule de raisons pour lesquelles la loi morale n'est ni unique, ni a priori, ni nécessaire, ni universelle ! C'est précisément ce qui nous est arrivé dans le chapitre précédent !
Il en est de même de la volonté en général ; pourquoi son exercice serait-il favorable au développement d'une tendance plutôt que d'une autre, de la loi morale plutôt que d'une loi empirique quelconque ?
En réalité, je crois, autant que permet de le conjecturer l'indécision du texte, que, dans son usage du mot perfection, Kant a glissé insensiblement du sens étroit au sens large : de la perfection conçue comme réalisation de la loi du devoir, à la perfection générale de la volonté et de l'intelligence. Il a joué sur le mot de perfection. Au premier sens, il est certain que, dans son système, la perfection est bien un devoir; mais ce n'est pas un devoir nouveau, c'est toujours le même. Dans le second, nous avançons, mais nous no voyons plus pourquoi la perfection serait un devoir et même elle ne peut l'être sans inconséquences.
Enfin il y a lieu de noter que, dans les deux cas, la perfection ne concerne que Tintelligence et la volonté ; les sentiments lui sont étrangers. Le perfectionnement de la vie des sens et du cœur est toujours en dehors de la vie morale : rien ne permet de différencier moralement un sentiment d'un autre, d'établir entre eux un ordre de préférence, de valeur ou de perfectionnement. Kant est bien sur ce point resté conséquent avec lui-même. Mais à quel prix ! En se mettant en opposition avec la notion essentielle et commune à toutes les morales. Aucun morahste en eff'et n'admettra jamais que l'amour du prochain ou l'amour de Dieu soient moralement équivalents à la haine, ou à l'amour de soi-même. Kant ne nous fournil donc aucun critérium, aucun principe pour régler le vaste domaine de la vie des sentiments, qui est essentiellement le domaine moral.
Kant n'est pas plus heureux à l'égard du bonheur des autres. L'affirmation de ce bonheur, posée comme un devoir, donne prise à des dilFicultés du même ordre et à des difficultés plus grandes encore.
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Si Ton peut concevoir en effet, a lau'igiieur, que la perfection de soi-même soit une condition favorable à la suprématie du devoir (pourvu qu'on ne précise pas trop ce qu'on entend par perfection), on ne voit pas du tout comment le bonheur des autres réalise cette condition. Est-ce pour eux? Non, car le bonheur n'a aucune valeur de moralité. Est-ce pour soi? Mais alors comment ma loi du devoir peut-elle dépendre de ce bonheur, à moins d'admettre précisément ce qu'il faut démontrer?
D'autre part, rechercher ce bonheur par pur devoir et non pas pour que le genre humain soit heureux, ni par bonté pour lui, ne nous fait point non plus avancer d'un pas; l'on ne voit même pas pourquoi nous ne rechercherions pas par devoir son malheur, qui serait une condition plus favorable pour lui, dans le système de Kant, à l'exercice de l'impératif. Et si ce n'est pas par pur devoir, mais par bonté, il faut expliquer pourquoi la bonté favorise la loi du devoir ; ce qui n'est pas possible et est même contraire aux prémisses dans le système kantien.
Mais il y a une difficulté de plus. « Quoique le bonheur personnel soit une fin que poursuivent tous les hommes, on ne peut sans contradiction considérer cette fin comme un devoir... car le devoir implique une contrainte exercée pour un but cjuon ne suit pas volontiers ; il est donc contradictoire de dire qu'on est obligé de travailler de toutes ses forces à son propre bonheur ^ » Nous connaissons cette théorie ; elle a ici une singulière conséquence : pour que la recherche du bonheur des autres soit un devoir, il faut qu'on ne le recherche pas volontiers, qu'il y ait contrainte vis-à-vis de soi-même, donc qu'on ne soit pas porté à rechercher leur bonheur par bonté ou par sympathie pour eux. L'accomplissement de ce devoir suppose donc une condition, que les morales ordinaires et la morale chrétienne plus que tonte autre, considèrent franchement comme immorale : ne pas aimer son procham. Voilà jusqu'à quel paradoxe Kant nous conduit.
Enfin, comme le bonheur ne dépend pas de nous, puisqu'il est engagé tout entier dans le monde des phénomènes et que, d'après la théorie du souverain bien, il appartient à Dieu seul de nous le donner en partagé, on ne voit pas du tout comment il nous est