‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 8 sur 312 · III. — CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

III. — CONCLUSIONS

La construction est puissante, certaines analyses sont pénétrantes, plusieurs conclusions sont nouvelles : le temps et l'espace considérés comme formes a priori de la sensibilité, les jugements synthétiques a priori, la distinction profonde de la donnée concrète, immédiate, des sens et des formes générales de la pensée. Mais Kant se pose lui-même comme un grand novateur, il se compare à Copernic, qui, renonçant à faire tourner le système solaire autour de la terre, a placé le soleil au centre et, en imaginant le mouvement des planètes autour de lui, a complètement renouvelé l'astronomie. De même en philosophie, Kant, rompant avec la tradition qui plaçait l'esprit dans les choses et les faisait graviter autour d'elles, a posé l'esprit au centre du monde et fait tourner le monde autour de la pensée. La comparaison est ingénieuse, mais elle n'est pas complètement exacte. ^ ^

Il est certain que la plupart des philosophes de l'antiquité sont partis de l'être conçu comme existant en dehors de Tesprit et de l'esprit conçu comme une modalité de l'être. Mais la conception est en inverse n'est pas une invention de Kant. J'ai déjà indiqué qu'elle est en germe chez les sceptiques grecs et que sous sa forme moderne elle remonte au moins jusqu'à Descartes, dont le point de départ est le fameux « cogito, ergo sum », « je pense, donc je suis ». Descartes est d'ailleurs tributaire des spéculations du moyen âge, dérivées elles-mêmes du platonisme et de l'aristotélisme.

Ce point de vue est néanmoins fécond et d'une importance capitale. La contribution essentielle de Kant à la philosophie est d'avoir montré le rôle que joue le travail actif de l'esprit dans la perception et la formation des idées, d'avoir fait saisir d'une façon profonde que tout ce qui est dans l'esprit n'est pas nécessairement dans les choses et qu'il y a une œuvre propre, originale, de la pensée dans son action sur le monde. C'est ce qu'il y a de vrai dans Yidéalisme.

I. Je prends ici le mot objectif d^ns le sens d'existant en dehors de la pensée.

Mais son erreur est de n'avoir pas compris la véritable nature des jugements logiques et de leurs rapports avec l'expérience et d'avoir faussé ainsi, en lui-même et dans ses applications, l'admirable instrument créé par les géomètres de l'antiquité et ceux du XVII* siècle. Elle est en outre d'avoir introduit dans la pensée un dualisme radical entre les données de la perception et celles de l'entendement, qui rend insoluble le problème de la connaissance.

i"' Kant n'a pas bien saisi le caractère et la portée de la physique newtonienne dont il s'est inspiré et le rôle essentiel qu'y avait joué l'expérience. Séduit par l'aspect logique du système et négligeant sa méthode positive, il a cru que la science ne pouvait être fondée que sur un enchaînement d'idées analogue à celui des mathématiques, sans avoir eu en mathématiques une éducation et une pratique suffisantes'. Il a méconnu ainsi la nature de la certitude logique et ses limites dans le domaine de la connaissance.

Si les sciences logiques, l'analyse, la géométrie, la mécanique rationnelle, présentent en effet des enchaînements absolument rigoureux de concepts et de jugements, ces enchaînements ne sont pas eux-mêmes nécessaires et a priori: une infmité d'enchaînements peuvent être construits à partir de certaines définitions et l'expérience seule conduit à choisir entre deux enchaînements également bien déduits.

C'est ce qu'a démontré le développement des sciences mathématiques au xix' siècle. Si la géométrie euclidienne est toujours d'usage courant, les géométries non euclidiennes, la géométrie à n dimensions n'en sont pas moins, au point de vue logique, des constructions aussi cohérentes et aussi rigoureuses. 11 en est de même en mécanique rationnelle. Si l'on modifie certaines définitions premières de la mécanique classique, on arrive à des systèmes différents, dont les déductions se poursuivent avec non moins de rigueur et sans contradiction. Mais ce qui importe, c'est leur application à la réalité. Or il est devenu nécessaire de transformer la mécanique de Newton pour rendre compte de certains faits d'expérience, et pour mieux adapter l'instrument logique à une expérimentation plus précise. Cette mécanique n'est plus vraie qu'approximativement et pour des vitesses relativement petites, de

Page 1