LES DEVOIRS PARTICULIERS
Le problème est, comme nous le savons, de montrer comment la forme de la morale en détermine la matière, comment le principe : (( Agis suivant une maxime dont chacun puisse se proposer la fin suivant une loi générale » permet de discriminer, parmi les nombreuses fins que peuvent se proposer les hommes, celles qui sont compatibles avec lui et de préciser dans quel sens ces fins ont une valeur morale.
Sur le premier point nous nous trouvons, dès le début de notre .examen, en présence de la fameuse accusation que Scbopenhauer, le premier, a dressée contre Kant et qui a été reprise souvent depuis.
I. Voir plus bas, p. 892, f\o'^, comment, d'après ses biographes et ses lettres, Kant concevait et pratiquait l'amitié.
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Kant, dit Schopenhauer, aurait C9mmis, dans sa détermination des devoirs, un illogisme, qui ferait de celte détermination toute entière une véritable duperie. La méthode qu'il applique, consiste en effet dans chaque cas à généraliser une maxime et à examiner les conséquences de la maxime ainsi généralisée ; si ces conséquences sont inadmissibles la maxime est à rejeter, si elles sont admissibles la maxime peut devenir une règle morale. Mais en vertu de quoi une maxime générale est-elle admissible ou doitelle être rejetée ? Si c'est en vertu des principes mêmes qu'il s'agit d'établir, ou en vertu des considérations d'utilité, de convenance ou de sentiment (sentiment moral ou autres), auxquelles Kant a enlevé tout caractère moral, c'est tomber dans une faute grossière: le cercle vicieux ou la contradiction. Rejeter une conséquence, parce qu'elle est moralement inadmissible, c'est répondre à la question par la question même : pourquoi est-elle moralement inadmissible.^ C'est un cercle vicieux. La justifier ou la condamner par la considération d'un intérêt, d'un sentiment ou d'un ordre idéal, qui ont été par hypothèse exclus de la détermination de la moralité, c'est une contradiction. C'est ce que Schopenhauer a reproché à Kant: Kant n'aurait jamais fait de choix entre les maximes à adopter et les maximes à rejeter qu'en invoquant les principes mêmes qu'il se propose d'établir ou ceux qu'il a éliminés.
Ce reproche très grave, qui ne tend à rien moins qu'à ruiner complètement toute la Métaphysique des mœurs et l'effort de Kant j)Our dresser une morale sur im principe rationnel, est à la fois faux et vrai. Il est faux en théorie, en ce sens que Kant a presque toujours cherché à éviter de recourir à ces considérations pour justifier les conséquences d'une maxime; toujours il s'efforce de nous montrer que, si les conséquences d'une maxime doivent être rejetées, c'est uniquement parce qu'elles sont en contradiction avec ridée qu'exprime la maxime, avec le but vers lequel elle tend. Mais elle est vraie en pratique : dans la plupart des cas, cette contradiction n'existe pas et Kant, sous cette apparence de logique qui lui est si familière, introduit subrepticement, ou même d'une façon plus ou moins explicite, les considérations qu'il cherche à établir ou qu'il a éliminées.
Il serait fastidieux de prendre un à un tous les cas qu'il envi-
sage. Je me tiendrai à ceux qu'il a déjà présentés dans ses ouvrages théoriques et dont j'avais réservé l'examen*; ce sont les plus importants, ceux auxquels il s'est le plus appliqué : le suicide, le mensonge ou la violation d'une promesse, l'action faite uniquement par plaisir, l'indifférence aux malheurs d'autrui.