Trad. Lachelier, p
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Kant, dans le même ouvrage, t-eprend son raisonnement sous une autre forme, en partant du principe : « Agis toujours de manière à traiter Thumanité aussi bien en toi que dans les autres comme une fin et non comme un moyen » et raisonne ainsi : « Si pour échapper à ime situation dilTicile, tu te détruis toi-même, tu te sers de ta personne comme d'un simple moyen pour conserver un état supportable et non pas comme d'une fin. » Mais le vice du raisonnement est toujours le même, il y a ici équivoque sur le mot (( personne ». Ce qu'il faut prendre comme fin, dans rhomme, c'est la personne morale, l'humanité; c'est elle qu'il est interdit de traiter comme une fin. La personne physique n'est pas une fin en soi. Or ce qu'on abrège, en se suicidant, c'est la personne physique et non la personne morale, qui est immortelle et appartient au monde des noumènes; en se suicidant, on ne porte aucune atteinte à celte personne immortelle, () nwlns précisément que d'abréger la vie de la personne phvsique ne porte atteinte moralement à la personne morale. Mais c'est justement ce qu'il faut démontrer. Il y a donc ou un vice do raisonnement, ou une pétition de principe, dans cette nouvelle argumentation.
C'est sous cette seconde forme que Kant la présente dans sa Métaphysifjae de la vertu. Mais le raisonnement est encore plus confus : « Anéantir dans sa propre personne le sujet de la morahté c'est extirper du monde l'existence de la moralité, laquelle est pourtant une fin en soi ; par conséquent disposer de soi comme d'un pur instrument pour une fin arbitraire, c'est rabaisser Thumanité dans sa personne, homo noumenon, à laquelle pourtant était confiée la conservation de l'homme, honm phœnoinenon. »
Première proposition : en se suicidant, l'homme sensible, l'homme phénomène, fait rUsparaitre l'homme raisonnable, l'homme noumène ; deuxième proposition : en se suicidant, l'homme conçu en général dispose de Thomme noumène en faveur de l'homme phénomène.
Mais comment la disparition de la vie sensible, phénoménale, peut-elle faire disparaître la vie suprasensible, nouménale .^ Est-ce qu'en se détruisant, l'homme sensible suiciderait en même temps son âme, l'homme immortel.'^ L'homme sensible aurait-il la faculté de supprimer l'immortalité.^ Et en supprimant la vie sensible, en quoi dispose-t-il de l'homme suprasensible, si ce n'est en suppo-
sant, ce qu'il faut précisément montrer, que se tuer est une façon trop cavalière et immorale de traiter la dignité humaine?
Schopenhauer n'a donc pas tout à fait tort: c'est en introduisant ce qu'il faut démontrer que Kant achève sa démonstration. Mais on ne peut pas lui reprocher de n'avoir pas cherché à rester logique.
Schopenhauer aurait eu complètement raison, si Kant avait raisonné comme on le fait souvent lorsqu'on présente de mémoire son argumentation de la façon suivante : le suicide est absurde, parce que, si tout le monde se suicidait, l'humanité disparaîtrait.
C'est autre chose. Dans ce cas on introduit expressément une considération fondée sur l'utilité : l'humanité est faite pour exister; proposition qu'il faudrait d'ailleurs démontrer (car il y a eu des philosophies radicalement pessimistes) et démontrer avec les seules prémisses de Kant. Mais Kant n'a pas commis cette pétition de principe; il se rendait certainement compte que sa maxime générale n'impliquait pas pour l'humanité, qui est radicalement corrompue en tant qu'existence sensible, la nécessité d'exister en tant que telle.
Cette généralisation serait en outre tout à fait inexacte : je veux me suicider parce que la vie m'est insupportable ne se généralise pas en : tout le monde veut se suicider. La formule correcte, et Kant Ta bien énoncée sous cette forme, est la suivante : tous ceux qui jugent (à tort ou à raison) que la vie leur promet plus de peines que de joies sont en droit de se suicider. Sous cette forme, la conséquence pratique, purement utilitaire, est simplement que tous les êtres se trouvant dans ces conditions disparaîtraient ; par suite, ne subsisteraient que ceux pour qui la somme des joies leur paraît l'emporter sur la somme des peines. Ce serait une sorte de sélection en faveur des hommes en qui la joie de vivre est plus fortement mstallée. Et si cette conséquence peut être considérée comme immorale à des points de vue que n'impliquent pas les principes premiers de Kant, elle n'a rien d'absurde.
Kant n'a donc établi d'aucune manière le devoir de se conserver soi-même, et il ne pouvait l'établir qu'en invoquant soit des arguments utilitaires, soit des sentiments moraux, qu'il a précisément éliminés de son système. De quelque façon qu'on prenne le raisonnement, le système est radicalement incapabfe d'interdire le suicide et de justifier celte interdiction.
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