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LA VIOLATION D'UNE PROMESSE. LE MENSONGE

Le second exemple de Kant est très intéressant à discuter de son point de vue, le point de vue purement logique.

Un homme est réduit à emprunter, il ne le pourra que s'il promet de rendre ce qu'il veut emprunter. Il se propose de promettre avec l'intention de ne pas tenir sa promesse. « Généralisons, nous dit Kant: tout homme dans le besoin peut promettre n'importe quoi avec l'intention de ne pas tenir sa promesse. » Cherchons les conséquences. Voici comment Kant raisonne : « Je vois aussitôt... que cette maxime ne peut s'accorder avec elle-même et se contredirait nécessairement, car... elle rendrait impossibles les promesses elles-mêmes et l'objet qu'on se propose d'atteindre par leur moyen; personne ne considérerait plus, en effet, une promesse comme telle et Ton rirait de ces déclarations comme d'un vain simulacre*. »

L'argument paraît ici plus solide; il n'est néanmoins pas correct : si on le prend d'une façon vague, il aboutit à des conséquences qui ne sont incompatibles qu'avec Vutilité ; si on le prend d'une façon plus serrée, il n'implique pas à proprement parler contradiction.

D'une façon générale, il est certain qu'un homme connu pour ne pas tenir ses promesses n'est pas cru de ses semblables, il traite difficilement avec eux et perd leur estime. Mais ce ne sont là que des conséquences utilitaires et sentimentales, que Kant, encore fidèle à son intention logique, ne prend pas la peine de formuler. Il raisonne plus rigoureusement et prétend que la maxime est ellemême contradictoire.

Elle ne l'est certainement pas. Je n'en pourrais guère trouver de meilleure preuve que celle-ci : c'est rigoureusement ainsi que les choses se passent dans la société ; nous ne sommes jamais absolument certains et, bien souvent, nous ne sommes aucunement certains, lorsqu'on nous fait une promesse, que cette promesse sera tenue, n'ignorant pas qu'un grand nombre d'hommes ne se font pas scrupule, dans certains cas, de ne pas tenir leurs pro-

I. Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. bachelier, p. 56.

messes, et nous ne savons pas ce qui, dans l'espèce, l'emportera du besoin de rompre la promesse ou du désir de passer pour sincère.

Lorsqu'une promesse est faite, il y a donc toujours quelque incertitude sur son accomplissement ; nous sommes plus ou moins certains qu'elle sera tenue ; nous ne le sommes jamais absolument. La maxime généralisée est en réalité la loi même de la vie en société. Et cependant on continue bien à faire des promesses. Il n'est donc en fait pas absurde d'en faire. Gela n'est pas non plus contradictoire, en droit, puisqu'il y a, par hypothèse, un doute dans l'esprit du co-contractant.

Pour que l'idée de promesse fut radicalement compromise et que faire une promesse fût réellement absurde, il aurait fallu, en effet, énoncer la proposition sous cette forme : toutes les promesses seront toujours rompues. Or, très correctement, ce n'est pas ainsi que Kant a généralisé la maxime ; car ce n'est pas le problème qui se pose en pratique : la généralisation dont il cherche les conséquences est que tout homme pourra toujours, si le besoin l'emporte sur d'autres considérations, ne pas tenir sa. promesse, il restera toujours un doute sur la question de savoir ce qui l'emportera, de l'intérêt de la rompre ou de l'intérêt (utilitaire ou moral) de la tenir ; et c'est ce doute qui fait que, dans l'hypothèse, il n'est ni absurde, ni contradictoire de promettre.

Dans la Métaphysique de la vertu, Kant a repris la question sous la forme du mensonge. Il présente l'argument par rapport à la deuxième expression de son principe : traite toujours, en toi et dans les autres, l'humanité comme une fin et non comme un moyen, et son raisonnement consiste à énoncer que « l'homme, en tant qu'être moral Qiomo noumenon), ne peut se servir de luimême en tant qu'être physique Qiomo phœnomenon)^ comme d'un moyen ^ », sans contredire le principe.

Mais ici encore il oublie la véritable forme du principe, telle qu'il l'avait posée dans ses ouvrages antérieurs. Il n'avait jamais dit que l'homme moral ne peut se servir de l'homme physique comme d'un moyen, mais seulement qu'il ne peut se servir de l'homme moral comme d'un moyen pour l'homme physique. Et c'est trop

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