I. Métaphysique de la vertu, ihid., p
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évident, car nous nous servons constamment de Thomme physique comme d'un moyen ; par exemple, d'un portefaix pour transporter nos malles, et je ne pense pas que Kant ait voulu nous l'inlerdire moralement. Ce n'est donc qu'en faussant sa maxime qu'il arrive à une conséquence inadmissible *.
Mais laissons cela. Le problème est logiquement plus intéressant que Kant ne l'indique ; il n'a pas vu la véritable difficulté logique, que soulève la généralisation du mensonge ; les anciens l'avaient aperçue sans pouvoir la résoudre. Si la généralisation n'est présentée que sous la forme : tout le monde peut toujours mentir, la difficulté est la même qu'à l'égard des fausses promesses ; ce n'est qu'une difficulté pratique, avec laquelle nous avons tous à compter, chaque jour, dans la vie ; elle complique les relations sociales, exige de nous beaucoup de prudence et de discernement, crée une supériorité des esprits forts sur les naïfs, voilà tout. Mais la question mérite d'être poussée plus à fond. La généralisation complète est : (( si un homme ment toujours » et sous cette forme le problème est assez difficile. C'est le fameux problème d'I^piménide de Crète, qu'a inventé le subtil génie de l'Hellade :
Epiménide de Crète disait que les Cretois mentent toujours, or il était Cretois, donc il mentait dans celte affirmation même, donc les Cretois ne sont pas des menteurs, donc il ne mentait pas... et ainsi de suite. Le raisonnement, qui aboutit à alTirmcr et à nier tour à tour, n'a pas de fin ; c'est un raisonnement correct et cependant absurde. Il soulève un problème de logique très délicat.
Un homme qui dit : je mens toujours, ne dit-il pas une absurdité.^ Voilà la question. Et voici comment on peut y répondre.
Sous cette forme la proposition n'a aucun sens, elle ne se comprend pas, elle ne peut pas être discutée, le problème est indéterminé, comme on dit en mathématiques. Pour qu'on puisse la comprendre, il faut y introduire une précision : l'homme en question
T. On remarquera combien ces généralisations sont, en réalité, délicates. Seul un esprit assez délié peut s'y aventurer sans risquer de se tromper. La morale de Kant, loin d'être, comme on le prétend souvent et comme il le prétend luimôme, une morale pour tout le monde, est essentiellement ime morale aristocratique, la morale de logiciens très exercés. Kant raisonne fort mal, il est vrai ; mais le commun des mortels n'en aurait pas moins de difficulté à le suivre, c'est ce que l'expérience a amplement prouvé : combien d'hommes et parmi les plus cultivés, sont allés jusqu'au bout de la Critique de la raison pratique et y ont trouvé un guide pour constituer leur moralité? Voir plus bas, p, 34i, 3'42.
ment toujours, c'est entendu, mais il faut encore préciser s'il excepte ou non l'affirmation même qu'il vient de faire. La proposition devient alors intelligible. Dans le premier cas, l'homme, en affirmant qu'il ment toujours, excepte cette affirmation elle-même; cet homme est ce que Henri Poincaré a appelé un menteur du premier ordre*. Il peut dire aussi, et c'est le second cas: je mens toujours, même dans cette déclaration. Mais faisons attention : il y a ici une nouvelle affirmation complexe; il faut y introduire de nouveau la distinction précédente, pour que la proposition ait un sens : cette fois le menteur n'excepte plus sa première affirmation, mais il faut qu'il dise s'il excepte ou non la seconde ; s'il l'excepte c'est un menteur du second ordre, sinon c'est un menteur du troisième, et ainsi de suite. On peut continuer de même jusqu'à un menteur du /i™^ ordre, n étant un nombre fini. Aucune des propositions n'est absurde; l'analyse a dégagé ce qui, à première vue, paraissait contradictoire et substitué une série de propositions raisonnables à une proposition confuse, qui était absurde parce qu'indéterminée et inintelligible.
Mais la question n'est pas complètement résolue ; en pure logique le nombre n peut devenir infini et l'on sait qu'il existe des infinités, de divers ordres, de nombres infinis. Que devient dans ce cas notre raisonnement? La question est pendante entre logiciens, les uns niant que n puisse être infini actuellement, les autres l'affirmant. Je n'entrerai pas dans cette discussion. Dans le premier cas, il ne pourrait pas y avoir de menteur absolu, dans le second il y en aurait. Mais, même dans le premier, n pouvant toujours être plus grand que n importe quel nombre donné, il y a pour l'homme de la marge pour mentir ! Il peut être un menteur d'un ordre vraiment très considérable, sans se contredire !
Ce n'est pas ainsi que Kant a posé la question. Elle suppose, pour être résolue sous cette forme, un certain développement de Tcsprit mathématique. Il s'est contenté de généraliser la formule sous la forme pratique : un homme peut toujours mentir, et dans ces termes, nous l'avons vu, il n'y a pas réellement de contradiction, car il y a toujours doute et le doute profite au menteur; c est ce qui se passe dans la vie : nous ne sommes jamais tout à
I. Dernières pensées, Paris, Flammarion, 1918, La lojique de l'infini, p. ii3.
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fait certains qu'on ne nous mente pas, c'est pourquoi le mensonge continue d'exister. Ce n est pas la logique qui le condamne absolument et qur le fera disparaître.
Il n'en reste pas moins que, parmi les interdictions de la morale, le mensonge est celle dont le caractère intellectuel est le plus prononcé. Et c'est pourquoi le mensonge répugne si fort aux hommes de science et de pensée, beaucoup plus par exemple qu'à un marchand ou à un avocat dans l'exercice de leur profession. Mais, d'une façon générale, ce n'est pas parce que mentir serait contradictoire que les hommes veulent s'en abstenir; c'est ou bien par utilité — celui qui passe pour menteur ayant plus de difficulté à atteindre les buts qu'il se propose que l'homme sincère — , ou bien par crainte de mésestime — le désir d'estime étant un sentiment très puissant — , ou encore par besoin de clarté, ou par un sentiment immédiat de répugnance, sentiment proprement moral, qui est ici très voisin du sentiment intellectuel et qui se développe surtout par l'exercice de l'activité scientifique. Les arguments de Kant n'ont empêché et n'empêcheront jamais personne de mentir, et ils ne fondent pas réellement l'impossibilité logique du mensonge.
Les deux autres exemples de Kant sont beaucoup moins intéressants dans sa théorie. Car, si, dans les deux premiers, il n'a pas explicitement commis la faute, que lui reproche Schopenhauer, de justifier son principe par les considérations mêmes qu'il a écartées de ses prémisses et qu'il s'agit précisément de démontrer, il y tombe maintenant franchement. Il semble qu'il se soit fatigué dans ses 'efforts de logique et qu'il se laisse aller peu h peu sur la pente où il s'était efforcé de se retenir tout d'abord.