‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 75 sur 312 · L'ACTION FAITE PAR PLAISIR · texte numérisé non relu

L'ACTION FAITE PAR PLAISIR

« Un homme aime mieux se livrer au plaisir que de s'efforcer à étendre et à perfectionner ses heureuses dispositions naturelles... Il est impossible qu'il veuille que cette maxime devienne une loi universelle... En effet, en sa qualité d'être raisonnable, il veut nécessairement que toutes ses facultés atteignent leur plein développement'. »

Kant suppose ici i® que la recherche dominante du plaisir est

I. Fondements de la métaphysique des mœurs, trad. Lachelier, p. 56-57.

un obstacle au plein développement des facultés de l'homme ; 2« que ce plein développement doit être recherché. Il faudrait d'abord démontrer le premier point; toute une lignée de philosophes, depuis les Cyrénaïques et Epicure jusqu'aux utilitaristes modernes] ont soutenu le contraire et prétendu que le plaisir était le meilleur mode d'épanouissement de nos facultés. Quant au second, il n'est aucunement impliqué dans le seul principe: agis de telle façon que la maxime de ton action puisse valoir en même temps comme loi universelle. Ce prindpe exige seulement qu'on agisse en vertu de lois générales, or le plaisir, non seulement peut être posé comme une loi générale; mais l'est effectivement. Le principe de Kant ne détermine donc en aucune façon cette interdiction. Pour le faire, Kant est obligé d'introduire un principe nouveau, qui ne dérive pas du premier et qu'il lui faudrait démontrer: le principe classique que la perfection est la fin morale de l'homme. Nous avons vu, que, même sous la forme étroite qu'il lui a donnée (la perfection de l'intelligence et de la volonté), Kant a été incapable de l'établir en partant de ses prémisses.

Kant n'arrive en tout cas à justifier sa maxime qu'en invoquant des « dispositions naturelles » dont il n'a cessé de nier la valeur morale. Il se met en contradiction avec lui-même. Mais sa pensée dépasse en réalité beaucoup l'expression qu'il en donne ici. Nous savons en effet que pour lui la recherche du plaisir est le propre de la nature animale, corrompue, radicalement mauvaise. C'est essentiellement à Vhédonisme, à la philosophie du bonheur qu'il en veut. Toute sa morale est une protestation contre cette philosophie. Sous ses apparences rationalistes, cette protestation n'est que la. traduction intellectuelle d'un fait empirique, que Kant était trop peu psychologue pour apercevoir et pour analyser, qu'il ne soupçonne même pas : le puritanisme, disposition propre au tempérament germain, épanouie dans le protestantisme, installée en notre philosophe par les habitudes de son éducation et fixée en lui par les données profondes d'un caractère insensible à la beauté, à l'art, incapable de générosité, fermé aux sentiments expansifs.

Toutes les philosophies morales antiques et classiques ont condamné dans une certaine mesure le plaisir, ou l'ont tout au moins restreint, faisant des distinctions et proscrivant les excès ; mais toutes sans exception, nous le verrons, ont considéré le bonheur,

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qui est une forme du plaisir, comme une fm morale de Thomme. Ce qu'il y a de spécial dans le puritanisme et ce qui le distingue de l'ascétisme, c'est qu'il condamne le plaisir (surtout chez les autres) en tant même que plaisir, sans raison, par une sorte de haine instinctive, d'hédénophobie, qui tient à des tendances psychologiques très particulières et anormales, quand elles ne sont point pathologiques. Kant ne s'est jamais rendu compte que sa condamnation de la « nature » comme radicalement mauvaise, que sa loi morale, qui pour être morale doit constituer une contrainte, une coercition (et qui intellectuellement n'est qu'une transposition en termes soi-disant rationalistes de la loi rehgieuse), sont psychologiquement et historiquement des formes du puritanisme et qu'il n'y a pas d'attitude morale plus particulière et plus radicalement irrationnelle, non seulement dans son expression logique, mais dans son essence même.

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