‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 77 sur 312 · Trad. Barni, p · texte numérisé non relu

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Kant invoque donc, pour démontrer l'illégitimité de la généralisation, des considérations qui sont incontestablement tout utilitaires et même franchement égoïstes.

Il est évident que si personne ne se souciait des malheurs des autres, la bonté serait exclue des relations sociales. Mais pourquoi la bonté ne serait-elle pas exclue de ces relations? Elle l'est bien de la morale de Kant, en tant que sentiment. Parce qu on en souffrirait, dit Kant. Voilà un singulier motif pour un moraliste qui s'indigne si fort contre les sentiments et les motifs intéressés I Non seulement l'égoïsme généralisé n'a rien de contradictoire, mais Kant prétend réfuter l'égoïsme par une raison tirée de l'égoïsme lui-même ! Ici Schopenhauer triomphe et on ne peut que lui donner entièrement raison.

La bonté n'est impliquée ni dans la notion d'universalité, ni dans celle de non contradiction ; et l'absence de bonté n'est ni absurde logiquement, ni contradictoire. Les notions logiques sont radicalement impuissantes à nous déterminer à choisir entre la bonté et l'indifférence. Si la plupart des morales ont opté pour la bonté, elles n'ont jamais commis cette inconséquence de fonder ce choix ' sur la logique pure. Elles ont affirmé la bonté soit comme un ordre divin, soit comme un besoin de notre nature, pour des raisons d'utilité, d'harmonie, ou par sentiment, en vertu d'une préférence, qui est proprement le sentiment moral. Il n'y a pas d'autres façons de l'affirmer.

Ces quatre exemples nous suffisent. Tous les autres présentent les mêmes vices de raisonnement : soit une fausse généralisation, soit une déduction incorrecte, soit un appel aux notions mêmes qu'il s'agit d'établir, ou qui ont été exclues.

On voit l'extrême faiblesse de la position de Kant et celle de son argumentation. Celle-ci est plus grande dans la Métaphysique de la vertu que dans les Fondements de la métaphysique des mœurs : l'âge a fait son œuvre, il est moins maître de sa pensée.

Mais ce qu'il importe de bien voir c'est que, quels qu'aient été ses efforts, il était irrémédiablement condamné à échouer dans la voie où il s'était engagé. Il est en effet impossible de prouver la

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4oO LA MORALE DE KANT. EXPOSÉ CRITIQUE

nécessité d'être chaste en dehors du mariage, de ne pas être intempérant, de ne pas être avare, etc., en montrant que, si l'on généralise les excès de la chair, l'avarice, etc., on agit en vertu de propositions qui sont contradictoires. Ces propositions ne peuvent pas se contredire en elles-mêmes, elles s'opposent seulement à d'autres propositions, qu'il faut commencer par établir et qui ne peuvent l'être par le simple usage du principe d'universalité ; il faut recourir pour les fonder auv considérations psychologiques et sociales que Kant a éliminées de la morale.

Sans doute le principe d'universalité est loin d'être sans valeur. Il convient toujours de se demander, lorsqu'on se propose d'agir d'une certaine manière, ce qui arriverait si tous les hommes agissaient de même. C'est un élément de la morale qui a une très grande importance et qui entre en balance avec d'autres. Mais il ne suffît pas qu'en elle-même une maxime puisse être généralisée, pour qu'elle soit acceptable, et cela n'est pas non plus nécessaire.

Il ne suffît pas qu'une maxime puisse être généralisée sans contradiction pour qu'elle soit acceptable. Il faut, en effet, que les conséquences de cette généralisation soient conciliables avec toute une série de conditions qui sont précisément les conditions de la vie morale et qu'il faut établir, tout d'abord, par les considérations mêmes que Kant a écartées et qu'il a cru à tort pouvoir déterminer par son principe général : considérations d'utilité, de sentiment, d'idéal moral. La généralisation d'une maxime n'est intéressante et utile que si l'on a établi déjà un certain nombre de principes moraux, de ces principes mêmes que Kant a rejetés comme « empiriques ».

Si l'on part, en effet, d'une certaine conception de la nature de l'homme et de ses caractères propres, si Ton admet, par exemple, que la maîtrise de soi est plus conforme à cette nature que l'abandon instinctif à toutes les inclinations (et c'est une question biologique et psychologique), ou si l'on montre qu'elle mène phis sûrement au bonheur (le bonheur étant posé comme une fin véritable de l'activité des êtres animés), ou Qu'elle réalise mieux un idéal de perfection préalablement défini, que la bonté est plus favorable que la dureté à l'épanouissement de la nature humaine et qu'elle est propre à développer davantage l'harmonie et le bonheur dans l'humanité, un grand nombre de conséquences s'ensuivront ; et un homme

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raisonnable, ayant reconnu la valeur de ces prémisses, devra, lorsqu'il veut agir, se demander si, en généralisant la maxime de son action, il ne se met pas en désaccord avec lui-même^

Voilà la véritable portée du principe de Kant. Mais ainsi limité, le principe n'est pas nouveau ; il est aussi vieux que la plus vieille des morales rationnelles. Les premiers philosophes grecs, Socrate par exemple, n'ont-ils pas cherché précisément à fonder la morale sur des maximes générales.^ Et ne doit-on pas même dire que c'est proprement l'objet de toute philosophie morale et qu'aucun moraliste n'a jamais fait autre chose? L'originalité de Kant est d'avoir voulu déterminer la matière par la forme seule de généralité et remplacer ainsi les impératifs hypothétiques de toutes les morales par un impératif catégorique. Et c'est en quoi il a totalement échoué.

Mais, s'il ne suffit pas qu'une maxime puisse être généralisée pour pouvoir être acceptée, ce n'est pas non plus absolument nécessaire. Nous ne vivons pas dans l'abstrait et nous ne sommes pas seulement hommes dans un sens général. La vie est faite de cas particuliers qui ne sont pas toujours susceptibles de généralisation et il est bien des circonstances où c'est précisément la valeur particulière de l'action, propre au cas concret qui se présente et à notre tempérament dans ce qu'il a de plus individuel, qui est véritablement morale. L'individu, en tant que tel, a une valeur morale propre, comme l'artiste a un génie personnel, et la moralité de ses actes résulte souvent bien moins de la correction avec laquelle il les conforme à une loi générale, que de sa façon particulière de réagir et de résoudre une difficulté. Un artiste pourra appliquer très exactement toutes les lois générales de son art et n'être pas pour cela un véritable artiste, bien au contraire: c'est l'usage personnel qu'il aura su faire de ces lois, qui constituera vraiment son talent ou son génie. Il n'en est pas autrement en morale. Kant, à qui l'on fait souvent un mérite d'avoir mis en lumière la valeur de la personne humaine, est bien au contraire de tous les philosophes peut-être celui qui, au point de vue moral, a le plus dépouillé la personne humaine de sa valeur propre, au profit d'une sorte de vague humanité, qui n'est qu'un concept vide et d'oii aucune personnalité morale ne peut sortir.

C'est la raison profonde pour laquelle Kant a, en réalité, enlevé

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aux actes moraux leur véritable signiTication morale, comme il a enlevé à la science sa véritable portée de connaissance. S'il n'y a de science que du général, disait Aristote, il n'y a de réel que le particulier, le concret; et toute sa philosophie n'a été qu'un long effort pour accorder ces deux jugements. Kant, afin d'échapper aux difficultés du problème, a cru, au contraire, le résoudre plus facilement en séparant autant qu'il est possible le général du particulier; il a abouti ainsi à un concept vide de la science, il a été incapable de rejoindre aucune réalité. Il a vidé de même la morale de tout son contenu, en la reléguant dans une forme, le principe d'universalisation, et en dépouillant de toute moralité les actes accomplis en vertu des tendances psychologiques, sociales, esthétiques et sentimentales, qui sont la vraie réalité morale. Si la science morale doit revêtir un certain caractère de généralité, la réalité morale est, en même temps, particulière et relative, elle évolue, elle vit et se développe dans le temps et l'espace, elle n'est pas un absolu inerte et abstrait, mais une matière mouvante et vivante.

Non seulement Kant n'a réussi a établir aucune règle morale, mais il a dépouillé la morale de toute signification vraiment morale. Il a rempli la forme vide de l'impératif catégorique d'une matière qu'il a empruntée toute entière à un christianisme appauvri et desséché, dont il n'a su prendre que les cadres. Et ainsi il a échoué dans le but même qu'il poursuivait, celui de fonder une science de la morale ; son moralisme reste vide et ne détermine rien ; ce qui est véritablement moral dans l'activité des hommes lui échappe au contraire complètement.

La Métaphysique de la vertu, sous ses apparences scientifiques, n'est que la juxtaposition d'une matière, d'un idéal moral, pris au dehors, et d'une forme, issue du système kantien ; fonue et matière ne peuvent ni se fondre, ni même se rejoindre. Nous verrons bientôt qu'il n'en est pas autrement de la Métaphysique du droit.

Kant a d'ailleurs senti lui-même à quel point sa science morale était dénuée de toute rigueur et laissait indéterminées les règles de la conduite. Il fait suivre, dans la Métaphysique de la vertu, chacune des vertus, qu'il a maladroitement empruntées au christianisme, d'une série de cas particuliers, qui, de son aveu même, échappent à l'impératif catégorique et qu'il appelle « Questions casuistiques ». Bien plus, il reconnaît lui-même que toutes les

règles qu'il a présentées comme des déterminations rigoureuses de l'impératif catégorique, ne posent, en matière de vertu, que des devoirs d'obligation large et qu'elles ne sont pas véritablement obligatoires. Ce sont là deux restrictions très graves, qu'on ne s'attend guère à rencontrer dans le kantisme et que l'on passe généralement sous silence.

L'Eglise kantienne a si souvent reproché à l'Eglise concurrente sa morale latitudinaire et~ sa casuistique, qu'il n'est que juste de s'arrêter un moment à cet aspect de la morale de Kant. Cet aspect est fort important, car tous les devoirs de vertu sont d'après Kant d'obligation large et comportent une casuistique. Et nous verrons dans un prochain chapitre, que ces considérations ne sont pas seulement théoriques ; Kant a dû lui-même son salut, dans une circonstance importante de sa vie, à la méthode reprochée à Escobar et ne s'en cachait pas. Ces considérations nous serviront d'ailleurs de transition à la Métaphysique du droit, oh tous les devoirs sont d'obligation stricte, mais oii nous trouverons néanmoins un équivalent de la casuistique : les principes opposés, que Kant y a adoptés tour à tour, lui permettent d'invoquer successivement en politique le pour et le contre, suivant les circonstances, au moyen de distinctions ambiguës et subtiles.

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