I. Plus haut, p. 62, p. i5i-i
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Sans doute Tbomme joue dans la doctrine de Kant un rôle qu'aucun philosophe ne lui avait accordé jusqu'alors. Tout tourne autour de lui dans le monde sensible. Sa pensée est toute la science, la science n'existe qu'en lui, il n'y a pas d'ordre des choses sensibles en dehors de sa pensée. Au point de vue moral, il possède une dignité qui l'élève infiniment au-dessus du monde sensible et de toutes les créatures; il n'est pas seulement au-dessus de toutes les créatures, il est d'une autre essence : lui seul participe au monde nouménal. Mais cette prétention ne fonde aucunement la personnalité. Ce ne sont pas, en effet, le développement de ses idées, la variété et la richesse de ses sentiments, la souplesse et la force de son action volontaire, sa faculté d'invention qui élèvent l'homme kantien au-dessus de la nature; tout cela est empirique et n'a pas de valeur morale. Or c'est la valeur morale seule, qui dans la doctrine de Kant, fait sortir l'homme du monde des phénomènes et cette valeur morale n'est autre chose que le privilège de la loi, de la généralité et de l'universalité. Elles seules constituent proprement et exclusivement Thumanité par opposition à l'animalité et c'est seulement en tant qu'il accepte cette loi que l'homme possède la liberté, car il est engagé, comme toutes les autres créatures, dans la nécessité lorsqu'il n'agit qu'en vertu de ses idées, de ses sentiments et de ses tendances. Il n'est" pas de doctrine plus impersonnelle que la doctrine de Kant ; il n'en est pas qui accorde à l'homme moins de liberté.
La libre disposition de soi, la liberté et l'égalité ne dérivent donc pas de son système; elles y répugnent au contraire. Comment s'introduisent-elles donc dans sa doctrine du droit? Où les a-t-il prises? A qui les a-t-il empruntées? Il n'est pas didicile de l'apercevoir.
L'article IV de la Déclaration des droits de rhomme de 1789 a posé en principe : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits; ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Rapprochez cette formule de celle de Kant : elles sont identiques.
Or nous savons par les biographes de Kant et par lui-même qu'il s'était intéressé à la Révolution française et aux principes qui ' l'ont inspirée. Un jour, à la stupéfaction de tout Kœnigsberg, il aurait changé l'itinéraire de sa promenade quotidienne pour aller au-devant du courrier de France. Borowski, dans son Exposé de la vie et du caractère de Kant, nous dit qu'à cette époque il avait une véritable soif des journaux français et en faisait l'unique matière de ses conversations de table, qu'il connaissait toutes les œuvres de Rousseau et que la lecture de V Emile l'avait retenu plusieurs jours de sa promenade quotidienne*. Kant nous le dit lui-même : « Je dois hre et relire Rousseau jusqu'à ce que la beauté de l'expression ne me trouble plus ; car alors seulement je peux le saisir avec la raison. » Et il ne cache pas combien il lui doit : « Je suis par goût un chercheur, je sens la soif de connaître toute entière, le désir inquiet d'étendre mon savoir ou encore la satisfaction de tout progrès à accomplir. Iljat un temps où je songeais que cela pouvait constituer tout l'honneur de l'humanité et je méprisais le peuple qui est ignorant de tout. C'est Rousseau qui m a désabusé. Cette illusoire supériorité s'évanouit : j'apprends à honorer tous les hommesK » Et, dans les réflexions qu'il a jetées en marge de ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime, il reprend à son compte les expressions mêmes de Rousseau : « C'est la différence de la fausse et de la saine morale que la première ne recherche que des ressources contre les maux tandis que la deuxième veille à ce que ces maux n'existent point... L'homme à l'état de simplicité a peu de tentations de devenir vicieux, c'est uniquement le luxe qui l'y pousse de force... Dans l'état de nature on peut être bon sans vertu et raisonnable sans science ^ »
Cet éloge pourrait surprendre dans un système où la nature est radicalement corrompue. Ce n'est qu'un témoignage de la grande influence qu'ont eue en Allemagne, dans les milieux éclairés, les idées françaises du xvm^ siècle sur l'égalité naturelle.
1. Borowski, Darstellung des Lebens und Charakters Immanuel KanVs,iSoli, réimprimé, avec les histoires de la vie de Kant de Jachmann et de Wasianski, parll. Schwarz, Immanuel Kant, 2« cdit., Halle, 1907, p. 7A et p. 77.
2. Édition des œuvres de Kant de Hartenstein, Leipzig, 1867-1868, t. VIll, p. 618, p. 624.
3. Ibid.. p. 612, 6i3, 617, cité par V. Delbos, Rousseau et Kant, dans J.-J. Rousseau, Conférences faites à l'école des sciences sociales, Pans, Alcan, 1912, p. 19a.
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Kant n'a fait que suivre tout un mouvement, qui s'est développé vers 1760 et qui, à partir de 1780, a soulevé les passions les plus vives. « Lisez le Werther de Gœthe. Le héros du roman ne dissimule pas son mauvais vouloir contre le préjugé de la naissance et contre les conventions sociales. Toute sa sympathie va aux petits et aux humbles. Encore Gœthe, issu d'une riche famille patricienne de Francfort, n'avait-il pas eu à souffrir personnellement des privilèges de la noblesse. Mais Schiller, dans ses œuvres de jeunesse, Klinger, Lenz, Iffland, et les autres écrivains du temps, attaquent avec la dernière violence le préjugé nobiliaire. Le théâtre surtout devient une sorte de tribune où les jeunes auteurs, pleins des leçons de Rousseau, font retentir leurs protestations contre les injustices politiques et les inégalités sociales ^ »
Kant n'innove donc en rien sur ce point. Nous verrons d'ailleurs plus loin qu'il n'abandonne pas pour cela le principe d'autorité, le principe du despotisme cher à Frédéric II et que, dans le seul événement qui ait troublé sa vie, il n'a pas hésité à faire plier ses convictions devant les ordres de son souverain. Ici il ne fait que subir l'influence de Rousseau, qui s'était largement répandue dans son milieu et qui, huit ans auparavant, avait été complètement formulée dans les Déclarations de la Constituante.
Mais il lui faut comme toujours déguiser ses emprunts sous l'apparence de la déduction. Il présente sa nouvelle maxime comme une simple forme des précédentes, sans paraître s'apercevoir que, s'il avait accordé la liberté à l'homme, ce n'était que la liberté à regard de la loi morale, et que le droit pour chacun d'exercer toute sa liberté jusqu'au point oii elle ne fait pas obstacle à la liberté des autres, non seulement n'est pas contenu dans son système, mais y constitue une nouvelle inconséquence. Gomme il a joué sur l'idée à' autonomie , en nous amenant peu à peu à l'idée de liberté positive, il joue maintenant sur l'idée de liberté. Il n'y avait d'abord dans Thomme que la liberté de se conformer ou de ne pas se conformer à la loi ; voici maintenant que l'homme est libre dans le monde phénoménal et que cette liberté est égale en droit pour tous, limitée seulement en chacun par la liberté des autres. Kant a glissé de la liberté nouménale à la liberté phéno-
I. L. Lévy-Briihl, L'Allemagne depuis Leibniz, Essai sur le développement de la conscience nationale, en Allemagne, 1700-18/^8, Paris, 2« édition, 1907, p. 2i3.
ménale, puis de la liberté phénoménale de chacun, dont la nature est essentiellement l'inégalité (inégalité de l'intelligence, de l'activité, de la prédominance de la loi morale), à l'égalité de la liberté pour tous. Le passage de la liberté nouménale à la liberté phénoménale est une véritable inconséquence; le passage de la liberté phénoménale à l'égalité des libertés est un emprunt aux idées françaises du xviii* siècle.
Voilà le mécanisme par lequel Kant est arrivé à la nouvelle forme de son principe. Il subit cet empirisme même qu'il a combattu avec tant d'acharnement. Son rationalisme a été incapable de lui montrer à quel point il était tributaire des idées ambiantes. Il s'est inspiré, sans s'en apercevoir, des idées dont la société éclairée de son milieu était nourrie; il était trop peu observateur pour se rendre compte de cet emprunt.
Et l'on voit ainsi à quel point ce système est en réalité empirique. Si Kant, au lieu de vivre en plein xvm.® siècle, avait vécu cent ans ou même cinquante ans plus tôt, il n'aurait pas cherché à concilier son goût pour l'autorité avec le principe révolutionnaire de Tégalité naturelle. Il aurait fait du droit divin de la royauté et de la hiérarchie sociale les conséquences nécessaires de son premier principe ; sa doctrine du droit se serait offerte comme une doctrine monarchique et aristocratique. Rien n'eût été plus facile : la loi morale n'est pas égale en tous, elle est inégalement réalisée en chacun ; donc il est juste que la liberté de chacun soit également proportionnée à sa capacité morale. Et, à la faveur de cette équation, ce n'eût été qu'un jeu pour lui de construire l'image d'une société, où la liberté de chacun eût été mesurée et répartie selon la dignité des fonctions sociales ^ La déduction n'eût pas été meilleure : la seule idée de loi n'implique ni celle d'égalité, ni celle de proportionnalité ; l'égalité et la proportionnalité sont des rapports simples, vers lesquels une pensée naïve et insuffisamment exercée se porte tout d'abord. Il existe une infinité de formes plus complexes de l'idée de loi qui auraient pu tout aussi bien être utilisées dans la logique du système. L'action inconsciente d'idées, dont le prestige était devenu considérable, a fait pencher la"
I. Kant pose d'ailleurs en principe que l'inégalité ne peut être abolie que par extinction de ceux qui bénéficient des privilèges, voir plus bas, p. 428, note 3.
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balance; voilà tout. L'empirisme, que Kant a si malmené, a pris ainsi sa revanche.
Le premier principe de la Métaphysique du droit, qui commande tout le système, n'est donc ni une conséquence des principes antérieurs, ni une idée originale qui appartienne en propre
à Kant.
Voyons maintenant comment il va chercher à déduire de ce principe, dégagé par noire philosophie politique, toutes les règles du droit privé et celles du droit pubhc. Mais il lui faut d'abord poser un principe essentiel, inhérent à toute législation, le droit de contrainte sociale.