Q XII. - B. 4. LE DÉVOUEMENT
B. - LWMOUR DE LA VÉUITÈ
4 - L'amour peut non seulement s'adresser à des êtres particu'liers déterminés, mais encore à des idées qui nous saisissent et sollicitent notre sacrifice. U peut se produire une contradiclion entre les deux sortes d'amours. Il peut y avoir un dévouement passionné à des idées (scientifiques, artistiques, politiques ou religieuses) qui n'hésite pas à fouler aux pieds le bien des êtres réels, vivants et sentants, ou peut-être même n en tient aucun compte. D'autre part, le penchant à intervenir dans les drconstances personnelles particulières peut fermer les yeux .ur la valeur des intérêts et des efforts d'un caractère général, d'où dépend pourtant toute évolution plus élevée et plus libre de la vie humaine. On a appelé la passion des idées universelles sens universel en l'opposant à Vhumanité considérée cemme une sollicitude pour toute existence humaine particulière».
Le besoin de travailler au bonheur, à la paix et à la consolalion des hommes particuliers est la première chose et la plus importante. Par conséquent, tout progrès se mesure uniquement au degré où ce besoin est désormais mieux satisfait e dans une sphère plus étendue qu'auparavant. Le sens universel ou comme nous l'appellerons désormais, l'amour de la vente, neVerd pas son importance pour cela. La vérité ne désigne en effet rien d'autre que la totalité de l'existence, autant que nous pouvons la connaître. C'est dans cette totalité qu'il nous aut engager notre vie, sous peine de bâtir sur le sable. Or les idées dont nous avons parlé ci-dessus ne nous font voir rien de plus sinon que nous vivons dans des conditions plus complexes et autrement établies que nous l'avions pensé.
Le devoir de chercher la vérité dérive du besoin de la conservation personnelle. La première rencontre de l'homme et de la vérité en tant qu'expression du solide enchaînement des choses, a lieu quand il s'apeiroit pour la première fois que certains moyens lui sont indispensables pour arriver à ses hns . n n'y a donc pas encore ici d'opposition entre la vérité et le sentiment, entre la théorie et la pratique, quand même le désir
^ Gabriel Sibbern : Om Humanitet og Alsind (De nuimanité d. du sens universel). Copenhague 1855, Cf. F. C. Sibbern. Moralfilosofi, à — * Psychologie, VI, F, 3. (Cf. V, D, 4.)
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LE DEVOUEMENT
d'atteindre immédiatement le but nous agiterait avec impatience. Cependant cette opposition pourra se produire dans la suite de l'évolution intellectuelle. Il n'est pas certain que les résultats de la connaissance satisfassent immédiatement le sentiment. Aussi les idées nouvelles ne peuvent-elles souvent être poursuivies dans toutes leurs conséquences que grâce à une certaine absence de scrupules. Pour introduire de nouveaux points de vue et ouvrir de nouveaux horizons, il faut souvent provoquer le mécontentement, l'indignation, la souffrance et la discorde. Il en va de même ici que lorsqu'un homme d'Etat précipite son pays dans une guerre ; il sait qu'il sera cause des souffrances, de l'affliction et de la mort de milliers d'hommes, il ne peut avoir aucune certitude absolue d'assurer et d'augmenter par cette guerre le bonheur à venir de son pays, et cependant il peut être nécessaire de la tenter pour éviter de plus grands malheurs. Le fondateur môme de la religion de la charité universelle n'a-t-il pas dit : « Croyez-vous que je suis venu donner la paix au monde ? Je vous dis que non, mais la discorde. Car désormais cinq dans une seule maison seront divisés, trois contre deux et deux contre trois M). Il n'est pas étonnant que le promoteur d'une grande et âpre lutte pour la vérité hésite quelque temps à la pensée du bonheur et de la tranquillité qu'il va troubler par les réformes impérieuses dont il se sent obligé de proclamer la nécessité. Il sacrifierait volontiers son propre bonheur, et peut-être même ce sacrifice n'est-il plus à faire; mais ce qui le retient ce sont les souffrances possibles des autres. Dans le journal intime rédigé par Soren Kierkegaard avant sa violente polémique contre la conception ordinaire du christianisme, ces scrupules se trouvent décrits d'une manière profonde et élevée ^,
On a pensé que la recherche sans restriction de la vérité ne saurait se justifier par le principe du bien. « Nous devons, at-on dit ^ plus à nos illusions qu'à notre connaissance. Notre imagination sans cesse en travail contribue vraisemblablement plus à notre bonheur que la raison qui, dans le domaine spéculatif, est surtout critique et subversive. » A quoi il faut répondre
' Evangile de saint Luc, XII, 51-52.
' Voir mon livre : S. Kierkegaard als Philosoph., ji, 145 sqq.
' Lecky : History of European Morals^ I, p. 52.
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que l'imagination peut très bien agir sans que nous nous enveloppions d'illusions. Les illusions ne naissent que si nous subs- Uuonrnos imaginations à la réalité. Toute vérité est en déHntive pratique : C'est une lumière qui doit guider la volonté. S rmus on pouvait aussi bien que la vérité guider notre vouloir, ^ou n'aurions aucun moyen de les discerner l'une de autre. Caïle seul critérium que nous ayons de la venté, c'est de pouvoir en tirer toutes les conséquences théoriques et pratiques. IL êtres arrêtés par aucune contradiction logique m par Tcun d n enti des frits K On ne peut tirer une fois pour toutes urii^nc de démarcation précise entre l'iUus.on et la venté. C e«t fa tâche jamais achevée de la science de constituer une image fidèle et cohérente dumonde, qui soit l'expression ngourTilïedenos observations. Le fait de travailler à raccompissement de cette tâche, le profit pratique entièrement «"« apa"'; eltassocié à un sentiment de contentement capable de dépasser de beaucoup la joie éprouvée à se bercer d'illusions.
Le devoir de chercher la vérité a sa source dans la relation p^ychologique de la connaissance à la volonté. Même les man- Ltations les plus primitives de la volonté, comme par exemple nnS, qu<f^l'on a si souvent loué pour sa sûreté, peuvent se tromper. L instinct est toujours mis en acte par des sensations ; or ces sensations peuvent se produire sans que pourtant . Conditions d'une intei^ention utile de l'instinct se trouven réalisées L'animal attiré dans un piège par l odeur de 1 appât a la victime de cette impuissance de l'instinct à se i-endre compte de toutes les circonstances. Nous sommes en gémî a portés à attribuer plus de valeur h nos représentation» qu elle» £ ont ellement, et c'est seulement par les conséquences pratiques que nous sommes amenés à faire les restnctio » critiques nécessaires. Qui ne veille pas à la venté et a la S d! ses idées, ne surveille point, par là môme, la direction pri^e par sa volonté, et comme ses actes entraînent des confluences non seulement pour lui mais aussi pour '- au -.^ manque d'amour de la vérité peut devenir de la dureté ou de l'indifférence à l'égard du bonheur d'autruK
Considéré de plus près, l'amour de la venté peut se man fester sous trois rapports : dans le rapport de 1 idée au mot.
' Psycholofjie, \, D, 1, 5, (V. B, 4).