XVI. — 2. LA MONOGAMIE LIBRE
moment où un sentiment pour un autre individu arrive à son excitation la plus vive, on fasse des réserves et qu'on ait la conscience expresse qu'il ne durera qu'un certain temps. Si le sentiment est réel, une pareille pensée ne saurait exister. Sans doute, de ce qu'un sentiment croit et doit croire à sa propre durée, il ne s'ensuit pas qu'il dure en effet. Le superlatif est quelque chose d'essentiel au sentiment; lorsque ce dernier est intense, il exclut toute comparaison et toute limite. Si pourtant, malgré la conviction où l'on est de sa durée, le sentiment devait un jour s'éteindre, il ne pourrait pas véritablement remplir le temps même de sa durée limitée, à moins d'être accompagné de la croyance h sa constance. Les illusions sont fréquentes; mais un lien établi avec la conscience expresse, ou même en faisant le calcul qu'on pourra toujours s'en affranchir n'est pas seulement, en règle générale, une tromperie envers l'autre partie, mais il est bien difficile encore qu'il devienne un lien complet et parfait. Une personne ne saurait se morceler en instants disjoints et variables. La personnalité n'existe que si une unité et une continuité interne relie les instants particuliers, et si le noyau fixe est formé par certains sentiments déterminés. Une personne ne saurait pas davantage tenir toute dans un seul instant. Elle renferme une telle richesse que, s'il existe une réelle sympathie, elle prêtera durant toute une vie à des découvertes nouvelles. C'est une grande illusion de croire qu'une série de liaisons sexuelles changeantes puisse offrir une riche matière à la coniiaissance des hommes et au développement humain K Des liaisons passagères ne font point pénétrer jusqu'au sanctuaire intime : celui-ci ne s'ouvre qu'à une sympathie constante et fidèle.
Ce qu'on appelle, d'un nom souvent mal employé, la théorie de « l'amour libre » est un essai pour mettre l'inconstance en système et pour la proclamer un facteur essentiel du sentiment de l'amour. Le socialiste français Fourier réclame dans la société idéale une place pour toutes l^s espèces de liaisons sexuelles, depuis la liaison d'un instant j usqu'à celle qui d ure toute la vie, en passant par les divers degrés de stabilité; et parmi les besoins humains à satisfaire, il nomme expressément celui du change-
* Dans ce cas, une Romaine, citée par saint Jérôme, devait avoir poussé fort loin la connaissance des hommes : car à son vingl-troisième mariage elle était la vingt et unième femme de son mari. '
HôFFDiNG. — Morale.