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XIX. — 5. LA SITUATION MORALE DE LA FEMME

Personne ne conteste qu'elles n'y tiennent fort bien leur place. Est-ce là,, comme le pensent certains partisans enthousiastes de l'émancipation féminine, le début d'une ère nouvelle qui nous révélera des merveilles encore insoupçonnées, c'est ce que le temps montrera. Mais il n'est pas nécessaire de concevoir des espérances aussi vastes. On a dit souvent que jusqu'ici aucune femme, dans un domaine quelconque, n'a produit d'œuvre de tout premier ordre et on en a fait une objection contre l'aptitude des femmes à travailler d'une manière personnelle ; à quoi il faut répondre que cette mesure n'est pas appliquée non plus quand il s'agit du droit d'un jeune homme à développer les facultés qu'il sent en lui. La plupart des hommes se trouveraient en mauvaise posture si on leur appliquait un critérium aussi idéal, et ils pourraient s'estimer heureux si leur développement mental atteignait, aussi bien sous le rapport de l'intelligence que du caractère, au niveau des Sophie Germain, des George Sand ou des George Eliot.

11 n'y a pas non plus de raison pour statuer, avec un philosophe allemand \, que rien ne devrait être exécuté par des femmes de ce qui pourrait l'être sans elles. Cette considération non plus, on ne la fait pas valoir a l'égard des hommes. Si on n'était en droit d'exercer son activité que dans les sphères où personne d'autre ne pourrait exercer la sienne, il faudrait se soumettre à un long examen. L'opinion juste est au contraire que tout individu humain, à quelque sexe qu'il appartienne, doit d'abord prendre conscience de ses capacités et de ses désirs, pour choisir sa voie en conséquence. L'expérience montrera ensuite si le choix a été bon. Faire un pareil choix, c'est toujours courir un risque, mais qui ne risque rien n'a rien.

Les différences naturelles, liées à des conditions de vie permanentes et immuables, ne sauraient s'effacer. Mais il n'est pas vraisemblable que toutes les différences que l'on croit pouvoir signaler entre les dons et la nature de l'homme et ceux de la femme soient de cette sorte. Où se trouvent les différences les plus profondes ? C'est ce qui n'apparaîtra au grand jour que si le moyen est laissé aux deux sexes d'employer leurs facultés. On verra peut-être alors que les ressemblances sont plus grandes,

* LoTZE : GrundzUge cler praktischen Philosophie, §49.

les différences plus ténues et tout autres [que nous ne le pensons maintenant.

Un grand progrès se trouve déjà réalisé sur le xviii® siècle. On regardait alors comme, un signe inquiétant le fait d*une femme de la classe moyenne sachant lire et écrire S et même GoKTHE {Deuxième épîlre) veut que la jeune fille soit élevée à la cuisine, à la cave ou devant la table à ouvrage, autant possible sans autre lecture que celle du livre de cuisine : « Si alors enfin elle veut lire, elle choisira certainement un livre de cuisine ».

Le mouvement s'est fait pas à pas, et le droit de la femme aux domaines particuliers a rencontré moins de résistance que le principe général de leur « émancipation ». Ce qui se fait lentement et graduellement n'éveille pas une conscience si claire et distincte, et par suite ne suscite pas une résistance si grande que le nouveau et le soudain. Il y a cependant des pays où, à cause de la prépondérance du militarisme et de la bureaucratie, on n'a pas encore réussi à faire les tout premiers petits pas.

5. — 11 n'a été question jusqu'ici que de la possibilité et de la légitimité d'un développement personnel et d'une activité indépendante accordés à la femme. Or il peut être question ici non seulement d'un droit mais encore d'un devoir. Tout individu a pour tache de tirer le plus grand parti possible de ses dons naturels, afin de remplir ainsi le mieux possible sa place comme membre du genre humain. Ce que demande la femme, quand elle prétend s' « émanciper », c'est proprement le droit de remplir tout son devoir, de collaborer aux tâches communes. Ce côté de la question se manifeste d'une manière belle et intéressante dans le mouvement féministe de l'Amérique du Nord. La femme américaine ne réclama ses droits que lorsque cela lui devint nécessaire pour pouvoir remplir son devoir. Le mouvement en faveur d'une situation plus libre de la femme est né du mouvement en faveur de l'émancipation des nègres. Dès le début, les femmes américaines prirent une part active à ce dernier mouvement. Mais leur droit à entrer publiquement en

* « Chez les jeunes filles, écrivait en 1772 un vieux maître d'école, l'écriture n'est qu'un véhicule au service du libertinage. » Justus Môser luimême disait qu'à la place d'un homme du peuple, il ne voudrait pas épouser une jeune fille sachant lire et écrire (G. Schmoller : Ueber einige Fragen des Rechts und der Volkswirtsclmfl. Berlin, 1874, p. 120). ,

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