XXL - 3. LA MORALE ET LA PÉDAGOGIE
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(iraient très difrérentes. On n'a pu trouver, pour désigner la société universelle fondée sur Tamour de l'humanité, d'expression meilleure que celle de la « fraternité universelle )>.
2. — Tout en considérant comme établi que l'enfant ne doil pas être la simple chose des parents, ni leur servir de moyeu pour leurs fins, on j)ourrait se demander pourtant si, sous un autre rapport, l'enfant ne devrait pas être regardé simplement comme un moyen. L'enfance c'est évidemment le commencement de la vie, c'est un état transitoire et préparatoire h la vie proprement et pleinement humaine. Il faut donc, pourrait-il sembler, considérer l'enfant comme un moyen, l'essentiel étant d'en faire un homme aussi vigoureux et accompli que possible : il devrait alors être le moyen de l'homme qu'il sera lui-même plus tard.
Mais de même qu'on n'a pas le droit de regarder la vie entière comme un simple moyen, on n'a pas d'avantage celui de regarder l'une de ses parties comme un simple moyen en vue d'une autre, quand aucune nécessité ne contraint de le faire. L'enfance est avant tout une période et une forme de vie originale et stii generis ayant ses conditions propres et devant être jugée d'après ses lois propres. Elle n'est, pas plus que n'importe quelle autre partie de la vie, une simple période de transition. Il faut avant tout considérer l'enfant comme enfant et non comme futur adulte. De la larve sort en temps voulu un insecte, mais il ne convient pas pour cela de traiter la larve comme un insecte. La larve a ses facultés et ses besoins propres. Abstraction faite des doctrines ascétiques, qui regardent avec méfiance toute saine joie de vivre et toute activité naturelle, l'enfance n'a pas de pire ennemi que les doctrines tout extérieures de l'intérêt, qui demandent toujours ce qui sera utile à l'enfant, mais non ce qui lui est utile.
Il importe d'abord de permettre à l'enfant d'être vraiment enfant (et de Ty aider au besoin) c'est-«à-dire de se donner tout entier à la vie de son âge, sans être troublé par des soucis, des privations ou des tourments. Gela lui permet d'amasser des forces physiques et morales pour son évolution future . Ensuite, il faut que le travail qu'on lui demande soit, dans la plus large mesure possible, son propre travail, afin qu'il ressente, en le faisant, la joie d'employer ses propres forces. Si l'on satisfait à ces conditions, on aura par là même résolu le
problème qui consiste à traiter l'enfance comme une période de la vie originale et sid generis, et d'en faire cependant une préparation à la vie ultérieure.
C'est le grand mérite de J.-J. Rousseau d'avoir exposé ces vérités de manière à les rendre inoubliables ^ Par là, il fut un évangéliste de l'enfance, en même temps qu'un réformateur de la pédagogie.
3 — Pour l'enfant pas plus que pour l'adulte, il ne faut regarder l'obéissance comme la plus^haute vertu. L'obéissance n'a aucune valeur par elle même : elle n'est qu'un moyen. Il est nécessaire que l'enfant apprenne à obéir, car autrement il ne saurait avoir une liberté complète. C'est seulement s'il y a un lien élastique qui retienne l'enfant quand il va trop loin qu'on peut lui laisser le champ libre. Si l'enfant s'approche d'un abîme, sans soupçonner le danger, seule l'obéissance à la voix qui l'avertit pourra le sauver. Le temps manque alors pour donner des raisons et des explications détaillées, la confiance en la voix qui avertit doit être un motif suffisant. Les parents représentent vis-à-vis de l'enfant la maturité de l'expérience et le jugement personnel. Jusqu'à ce que l'enfant acquière sa personnalité propre, il est dirigé par le besoin de voir sa conduite approuvée par ceux qu'il aime le mieux ; de ce besoin sortent ensuite, par évolution graduelle, celui de la satisfaction de soimême et par suite l'indépendance morale -. L'enfant a une conscience en dehors de son moi, avant de pouvoir en avoir une au-dedans de lui-même. Mais l'obéissance et la confiance envers les autres ne conduisent à la conviction personnelle que parce qu'ils conduisent à l'action. Il nous faut rappeler encore ici le principe aristotélique, qu'on ne devient bon que si l'on agit bien. La manière spontanée et instinctive dont l'enfant imite la conduite des gens plus âgés, l'ardeur avec laquelle il s'engage dans toutes les voies qu'on ouvre à son violent besoin d'employer ses jeunes forces, tirent bien autant à conséquence que l'obéissance consciente. Sans que l'enfant le remarque, il
* Voir mon opuscule : J.-J . Rousseau iind seine Philosophie, 2« éd. p. 91-94; 139-150.'
■ C'est ce que J. G. Fichte expose d'une maniùre très belle dans ses Heden an die deutsche Nation. Berlin, 1808, p. 317-329. — Preyer {Die Seele des Kindes, 3« éd., p. 227) dit à propos de l'ardeur que met l'enfant à imiter les actions des adultes : « Son instinct d'imitation semble ici presque de l'amour de la louange. »