‹ Morale [microform]Chapitre 143 sur 284 · XXL — 5. LA MORALE ET LA PÉDAGOGIE · texte numérisé non relu

XXL — 5. LA MORALE ET LA PÉDAGOGIE

lui appartient en propre et faire néanmoins qu'elle reste une époque de préparation. Toutes les idées réformatrices en pédagogie s'orientent cependant en ce sens. Que, si l'on prétend s'y engager jusqu'au bout, on doive se heurter à de grosses difficultés, cela va de soi. Une raison déjà pour qu'il en aille ainsi c'est que les éducateurs sont des adultes : l'insecte ne saurait jamais totalement comprendre la larve. Mais c'est déjà un grand bien que l'importance de l'éducation ait tellement attiré l'attention. S'il est extraordinai rement difficile pour l'adulte de proportionner ses taches à ses forces, cela doit pourtant être possible en cr qui concerne l'enfant, puisqu'on détermine soi-même les taches qu'on veut lui imposer; et si l'on réussit un jour à résoudre le problème de l'éducation, il en résultera certainement un grand secours pour les adultes, dans la lutte qu'ils poursuivent pour résoudre leurs propres problèmes.

o. — L'activité personnelle de l'enfant a naturellement ses limites. Il ne saurait recommencer par lui-même toutes les expériences faites par le genre humain durant sa longue marche. L'expérience nous dresse en grande partie par des désillusions, par des attentes déçues. C'est ainsi que nous apprenons à connaître les limites qui séparent le réel du simple possible ^ Mais c'est pour l'éducateur un devoir de veiller à ce que les désillusions de l'enfant ne soient point par trop grandes, de manière à déprimer son courage. Un passage par trop brusque de l'attente ou de l'illusion à la réalité peut facilement étouffer la confiance en soi-même et le sentiment de sécurité dont l'enfant saurait moins que tout autre se passer. L'enfant commence par prêter naïvement une valeur à toutes ses représentations. Il débute avec une exubérance primesautière qui anticipe sur l'expérience. Il serait totalement incapable de supporter que ses illusions soient brutalement déchirées, et qu'on lui découvre par trop subitement la différence séparant le monde de l'imagination du monde de la réalité. L'expérience de cette différence se prolonge en effet à travers toute la vie, et elle ne saurait s'achever d'un seul coup.

L'art de l'éducation consiste à laisser à l'exubérance et à l'imagination de l'enfant un champ aussi libre que possible et à exercer néanmoins une critique qui retranche les parties mauvaises et fortifie le noyau sain.

* Voir Psychologie. V. B, 4,

Ces principes ne trouvent nulle part une application plus importante que dans le domaine des idées religieuses. Dans sa manière de comprendre et d'expliquer les choses, l'enfant a beaucoup de points communs avec l'homme à l'état de nature. Tous deux ont une tendance à trouver dans l'intervention d'êtres personnels l'explication des phénomènes qui les entourent. Ils personnifient la nature et ne comprennent proprement que des causes personnelles. Cela ne veut pas dire qu'il en résulte toujours une conception poétique de la nature. Cette tendance à la personnification peut justement donner à l'explication^ un caractère extérieur et mécanique. Quand l'enfant explique l'apparition des étoiles chaque soir en disant que le bon Dieu les allume, comme l'allumeur fait pour les réverbères de la rue, ou quand il s'imagine qu'au printemps un homme vient poser des feuilles aux arbres, tout cela contient moins de poésie que l'explication scientitique. Mais l'enfant arrange les choses à sa façon et fîiit appel aux causes qu'il connaît le mieux. C'est pourquoi il accepte aussi sans difficulté les récits bibliques, qui s'accordent fort bien avec la conception générale qu'il se fait du monde. Pour qu'il achève complètement toute cette période mythologique, il faut laisser l'enfant tranquille et ne pas le troubler à chaque instant par une critique partant de tout autres principes. C'est ce qu'oublient souvent les éducateurs tant dogmatiques qu'antidogmatiques. De même que les missionnaires représentent souvent impitoyablement les croyances des païens comme une œuvre du démon, de même les parents scrupuleux arrachent souvent les idées mythologiques qui poussent librement dans le cerveau de leurs enfants, parce qu'elles ne s'accordent pas avec le catéchisme. D'autre part, les libres penseurs croient souvent que l'amour de la vérité les oblige à empêcher absolument de pousser toutes les idées mythologiques de l'enfant. Dans les deux cas, on entrave le développement libre et naturel de celui-ci. Il faut au contraire le laisser parcourir une période mythologique analogue à celle que l'espèce humaine a parcourue elle-même, comme au début de sa vie fœtale il a présenté des formes qui rappellent les espèces animales inférieures. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'abréger et de faciliter le chemin: mais pour que l'évolution soit normale, il faut que l'enfant se dégage lui-même de cette période. On peut l'aider à tirer de ses idées toutes leurs conséquences et à les éprouver ainsi dans le

HoFTDiNG. — MoraU

Page 1