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XXIII. — 3. LA LIBERTÉ ET LA CULTURE

XXIIl. — 3. LA LIBERTÉ ET LA CULTURE

concours de motifs économiques et moraux, tout comme aux degrés antérieurs de l'évolution.

C'est seulement aux étapes encore grossières de l'activité humaine que les esclaves et les serfs peuvent suffire. Ils n'ont point un si grand intérêt à travailler que l'homme libre. A propos d'une des régions du Danemark où les paysans du xviii® siècle étaient le plus heureux, et où les corvées étaient le mieux organisées, on a dit que dix hommes de corvée ne faisaient pas autant d'ouvrage que deux travailleurs salariés. Les esclaves et les corvéables n'ont aucun avantage à faire plus que juste ce qu'on leur demande; cela aurait en effet pour unique résultat d'augmenter les exigences qu'on leur imposerait à l'avenir. Us n'ont aucune raison de traiter avec un soin particulier un fonds, des outils et des matériaux ne leur appartenant pas. Ce qui se perd n'est perdu que pour le seigneur. Aussi les émancipations n'ont- elles pas été moins avantageuses aux patrons qu'aux ouvriers et l'affranchissement des paysans a eu pour conséquence un rendement plus considérable du sol ^

D'autre part, si le travail était de nature à exercer la force et l'intelligence des ouvriers, il en résultait et le besoin et la nécessité de la liberté personnelle. Aussi les artisans l'ont-ils ordinairement obtenue avant les paysans. L'indépendance men-

* Cf. RoscHEU Principes d'économie politique, trad. Wolowski, § 71 ; GoLTZ. Landwirlschaft (Schônbergs Ilandbuch, I), p. 580. — Voici un passage (l'une lettre (imprimée dans Henry George. Social pi'oblems, ch. 15) écrite par le lils d'un ancien propriétaire d'esclaves : « Les planteurs sont contents du changement. Us disent : « Faut-il que nous ayons été sots de taire une guerre à cause de l'esclavage î La main-d'œuvre nous coûte moins cher aujourd'hui que du temps où nous possédions des esclaves ». Et pouniuoi cela ? Parce qu'en retour du salaire ils exigent du nègre plus de travail qu'ils ne le pouvaient au temps de l'esclavage ; car ils étaient alors forcés de lui fournir une nourriture suflisante, des vêtements et des soins médicaux, pour conserver sa santé, et ils étaient obligés, tant par leur conscience que par l'opinion publique et la loi, de subvenir à son entretien, quand il ne pouvait plus travailler. Maintenant, l'intérêt qu'ils lui portent et leur responsabilité cessent une fois qu'ils l'ont exploité de toutes leurs forces ». — F.vlbe-Hansen. Op. cit., I, p. 145 : « L'établissement et la suppression des corvées, le passage à la propriété particulière, la suppression des dons en nature, etc., furent des réformes aussi favorables à l'intérêt du propriétaire qu'à celui des paysans. Elles ont augmenté le rendement du sol et fait croître sa valeur, ce qui devait [naturellement profiter tout d'abord au possesseur, au propriétaire foncier ». {Voy. également p. 68, 101, 149). Il en a été ici comme dans le domaine industriel, où la diminution de la journée de travail, notamment, a été également avantageuse pour les patrons (Voir infra XXVI, 14).

taie est éveillée par le sentiment de l'activité personnelle et par la confiance en ses propres forces. La liberté de l'effort est transférée d'un domaine dans l'autre. Si la liberté est la meilleure condition pour que le travail réussisse, elle doit l'être également pour la réussite du travail mental.

Mais pour que l'on sente le besoin de liberté, il faut toujours qu'un certain développement mental existe. Le manque de liberté est seulement ressenti comme un mal par celui qui s'efforce de franchir les barrières à lui imposées. L'esclave qui a un bon maître peut souvent trouver h satisfaire ses besoins matériels bien mieux et bien plus sûrement que l'homme libre. L'esclave a souvent les sentiments d'un enfant, et il ne désire pas plus la liberté que l'enfant ne désire quitter la maison paternelle. Il n'a aucune occasion de faire des comparaisons * et il n'éprouve pas facilement de nouveaux désirs ni de nouvelles tendances. Comme le besoin de liberté fait défaut, le manque de liberté n'est pas ressenti comme un mal. La situation de l'esclave se rapproche, aux étapes primitives, de celle de l'enfant, et n'est pas nécessairement entachée de la dégradation qu'on y trouve aux degrés ultérieurs et supérieurs de la culture. Au contraire, surtout quand l'organisation générale est considérée comme une institution naturelle ne pouvant être autre qu'elle n'est, et sous l'action de la communauté du bonheur et du malheur, il peut naître entre l'esclave et le maître une relation cordiale, comme celle qui existe entre des camarades et des compagnons de lutte. La proclamation du principe de la liberté aurait évidemment sur cette relation une influence dissolvante. Nulle part mieux qu'ici, on ne voit comment la valeur des principes universels est conditionnée, en chaque cas particulier, par les circonstances spéciales auxquelles ils doivent s'appliquer. Que

* Dans les Etats à esclaves de l'Amérique du Nord, il était interdit sous des peines sévères d'apprendre à un esclave à lire et à écrire, et à plus forte raison d'introduire des livres traitant de l'émancipation des esclaves. Lyell. Voyages dans r Amérique du Nord, trad. allemand, p. 118, 420. — Lyell cite également des exemples qui montrent que les esclaves nègres pouvaient èive contents et fiers de leur sort : « J'avoue, dit le célèbre naturaliste, qu'on peut méditer et philosopher sur cette espèce particulière et intéressante de vanité, jusqu'à y apercevoir la preuve de l'extrême dégradation sociale, mais la première impression qu'elle fit sur mon esprit fut très consolante, en sorte qu'il m'était impossible d'éprouver une douloureuse pitié pour des gens qui se sentaient si extraordinairement satisfaits. »

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