XXIII. — 4. LA LIBERTÉ ET LA CULTURE
l'état où la liberté fait défaut ait ce caractère idyllique et cordial que nous venons d'indiquer, ou qu'il devienne un état d'oppression, où la puissance et la domination ne jouent plus un rôle tutélaire, mais servent uniquement à satisfaire les caprices, l'orgueil ou la sensualité du maître, toujours est-il qu'un long (Hat de non-liberté — soit pour l'individu, soit pour l'espèce — ne saurait se remplacer tout d'un coup par un état où la liberté puisse se manifester à la fois comme moyen et comme fin.
Comme l'évolution est empêchée tant que la liberté continue à manquer, puisqu'il n'existe alors ni impulsion, ni moyens, il ne faut pas s'attendre h ce que le simple fait de proclamer la liberté engendre aussitôt un état de choses tout nouveau. Les premiers effets de la liberté sont rarement tout à fait heureux. On passe alors à des conditions de vie toutes nouvelles, auxquelles la nature de l'individu n'a pas encore pu s'accommoder. On connaît la mauvaise réputation des affranchis romains. Ni les esclaves nègres, ni les paysans russes n'étaient en état d'employer tout de suite leur liberté de la manière convenable. Voici ce qu'on a pu dire, avec documents historiques à l'appui, sur les effets des réformes agronomiques chez les paysans danois* : <( L'avantage essentiel des réformes pour l'économie de la nation fut celui qui résulta de l'élévation du niveau moral de la classe paysanne. Les réformes agronomiques contribuèrent sans doute aussi immédiatement au relèvement de l'asrriculture... mais plus grande encore assurément a été l'influence médiate, indirecte, exercée par l'action éducatrice des réformes sur la classe paysanne et sur l'ensemble de la population. Il est clair toutefois que cet effet indirect n'a pu se manifester que plus lard. Une génération de paysans opprimés, asservis, ne se transforme pas tout d'un coup, par cela seul qu'on les proclame libres ; il faut toute une génération nouvelle pour qu'on puisse apercevoir les effets en résultant dans l'exploitation agricole. Par exemple, en ce qui concerne les corvées, un de leurs plus fâcheux inconvénients, consistant dans l'habitude contractée par le paysan de travailler nonchalamment et dans le gaspillage de la main-d'œuvre par le propriétaire, n'a pu disparaître qu'assez tard ; on a même cru pouvoir, encore plus d'un demi siècle après la suppression des corvées^ trouver des
* Falue-Hansex. Op. cit., p. 87.
(races de leurs effets dans la méthode de travail des gens de la campagne. » La nature humaine ne se modifie jamais d'un seul coup. La maturité ne s'acquiert que peu h peu, en passant par des états de transition pouvant durer peut-être plusieurs exonérations, et elle ne s'obtient complètement que par l'emploi des forces libres. Il s'agit de trouver des formes provisoires sous lesquelles l'activité personnelle puisse se mouvoir jusqu'à ce qu'elle soit en mesure d'entreprendre des taches plus considérables.
4. — Dans la proclamation des droits de l'homme, on a mis la forme au-dessus du fond ; bien plus, on a pensé que la forme pouvait tenir lieu de tout. On oublia que le degré auquel la liberté est à un moment donné susceptible d'être réalisée et développée dans ses conséquences dépend de toute une série de circonstances sociales diverses. Dans l'ancienne organisation sociale, les limites étaient étroitement tracées et les fardeaux lourds h porter. Cependant ceux des privilégiés qui regardaient leur pouvoir comme une charge héréditaire montraient une sollicitude et un sentiment paternel grâce auxquels les êtres ili'pendants ne pouvaient jamais se sentir complètement abandonnés. Maintenant, au contraire, le devoir étant tombé en même temps que la puissance, l'individu émancipé se trouva jeté dans le monde, avec son titre d'homme libre à la main, sans peut-être savoir quel emploi il devait faire de ses droits d'homme et de sa liberté. Une relation de protection et de piété fut subilenient transformée en une relation de droit. C'est ce qu'on vit très clairement au moment de la suppression des anciennes corporations et des institutions qui s'y rattachaient. On abolit du même coup toute organisation du travail, en laissant à l'individu le soin de se tirer d'allaire avec ses propres forces. Par une coïncidence tout à fait caractéristique, c'est vers la même époque qu'on établissait une séparation tranchée entre la morale, l'économie politique et la science du droit, en croyant délimiter ainsi Irois domaines absolument distincts. Dans l'économie politique, on ne devait tenir compte que de l'instinct d'acquisition ; pourvu qu'on lui laissât le champ libre, les intérêts économiques de l'humanité aboutiraient d'eux-mêmes à l'harmonie. Dans la science du droit, il ne s'agissait que de trouver les conditions d'une organisation extérieure et toute mécanique, telle que la liberté et la sécurité de tous les hommes fussent rendues pos-
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sibles ; celte science n'avait h s'occuper que de l'action extérieure (de la légalité), en faisant complètement abstraction de l'intention (de la moralité).
En même temps, on partait d'une doctrine qui regardait les circonstances extérieures, l'éducation et les conditions sociales comme la cause unique de toutes les différences entre les hommes. Tous les hommes, pensait-on, étaient égaux en nature et en capacités; seules les circonstances extérieures dans lesquelles ils évoluaient produisaient les différences. Par exemple Adam Smith, dont les vues ont eu une si grande inQuence sur la conception générale des questions sociales, partait de ce principe que les différences de caractère et de capacité provenaient moins de la nature que de la coutume, du genre de vie et de l'éducation, qu'elles étaient moins les causes que les effets de la division du travail dans la société ^ On n'avait qu'à ouvrir toutes les barrières, à éloigner toute contrainte, et il semblait que tout le monde pourrait progresser. La justice exigeait que les conditions fussent égales pour tous, et d'ailleurs la nature ne donnait à personne le pas sur les autres.
Cela conduisit à faire encore un pas do plus. On alla jusqu'à interdire toutes les associations libres; ou plutôt l'expérience des anciennes corporations dégénérées faisait qu'on ne pouvait se représenter aucune association sans contrainte et sans tyrannie. TuRGOT, par un édit de 1776. supprima les corporations. Pour lui (comme le montre la préface de cet édit) la source de tous les maux dans le domaine industriel consistait dans le droit que les artisans d'un même métier avaient eu de s'unir en des corps distincts. A partir de ce moment, chacun eut le droit d'exercer n'importe quel métier ou n'importe quel commerce, mais il était interdit à tous les maîtres, compagnons et ouvriers, de former des sociétés et des corps distincts sous n'importe quel prétexte. La chute de Turgol amena l'abandon de cette réforme comme de toutes celles qu'il avait tentées, mais la Révolution la reprit-. Un décret du 14 juin 1791, par conséquent des premiers temps de la Uévolution, déclarait : « L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens de même état
* Wealth of Nations. I, 2. — Smith avait emprunté cette théorie à Helvé- Tius {De l'esprit, 111, chap. 26-27). Même James et Stuart Mill l'adoptaient encore.
* Léon Sa y. Turrjot. Paris, 1887, p. 150-159.