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et profession étant une des bases de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit. Les citoyens d'un même état ou profession... ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, nommer ni président, ni secrétaires, ni syndics, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs pi^élendus intérêts communs^ ». Cette démarche est une caractéristique de la conception abstraite et outrée du principe de la liberté. On redoute les associations parce qu'elles peuvent facilement engendrer de nouvelles différences, et, dans l'ardeur à protéger la liberté contre ce danger, on va si loin qu'on introduit une des pires restrictions à la liberté, en interdisant de se réunir avec d'autres. On va même jusqu'à donner à l'Etat le droit de décider dans quelle mesure on a des intérêts communs avec les autres ! La loi française précitée est un exemple typique du penchant à ne considérer que le danger présent et à s'efforcer de l'écarter avec une telle ardeur qu'on prépare de grands obstacles à l'évolution future. Au xviii^ siècle, on croyait avoir tout fait quand on avait supprimé les barrières et les liens. On aboutissait à cette contradiction énorme d'interdire au nom de la liberté une des applications les plus importantes que la liberté puisse trouver : la formation de libres associations avec d'autres individus. Cette exagération n'empêche pas toutefois que le principe proclamé avait une importance extraordinaire.
L'essentiel c'est que la liberté contribue le plus possible à déterminer la division du travail, en sorte que celle-ci n'ait pas lieu par la contrainte, comme aux étapes primitives, et qu'elle n'impose pas tous les travaux désagréables aux faibles. 11 faut que l'individu puisse suivre ses penchants et ses aptitudes, dans la mesure où il en a conscience et où il ne gêne par là aucun intérêt plus considérable. 11 faut que la liberté consiste dans la possibilité de s'attacher à quelque chose de déterminé, pour choisir une carrière. Dans l'ancienne organisation sociale dominaient des différences qui étaient presque des différences de castes, et chaque individu avait sa place marquée d'avance. Au contraire, par le choix libre d'une carrière, l'individu détermine
* Taine. La Révolution. I, p. 222. note. — C'est certainement vouloir faire servir l'iiistoire à un but de propagande que de présenter, avec Karl Marx {Das Kapilal, 2« éd., I, 772), la loi du 14 juin 1791 comme une attaque de la bourgeoisie contre la liberté des travailleurs.
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hii-m^me sa plar(\ cVst-h-dire le point d'où il peut et veut travailler aux taches de l'espèce.
Par là devient possible une organisation libre de la société. Toutes les idées et toutes les fins doivent naître d'abord dans la conscience d'hommes particuliers, avant de pouvoir produire leur effet sur le reste du monde. Elles contribuent h l'organisation de la société, en rassemblant autour d'elles les hommes qui -les comprennent. Puis, une fois que l'idée a été ainsi éprouvée et appliquée dans un cercle restreint, viennent les temps où l'organisation plus solide de l'Etat, qui repose en dernière analyse sur des moyens de coercition, peut intervenir. Le travail libre h la culture développ(* les forces productives; il appartient alors à l'Etat de protéger, par son organisation juridique et ses moyens d»' contrainte, ce qu'il est possible et avantageux d(î proléger. Lr' rapport de lEtat à la libre association de culture est donc analogue h son rapport h la famille. Jamais il ne produit les forces proprement actives: dans les deux cas. il se trouve en face de qinMque chose qui appartient au monde dont il fait lui-même partie; nuiis dans les deux cas aussi, son action organisatrice et adjuvante peut être nécessaire. El jamais les choses ne se passent de telle sorte que l'organisation doive être dès le début Talfaire de l'Etat. Les organisations vigoureuses floivent. comme le montre l'histoire, surgir parrunion d»* force> libres qui. sous Tinfluence des conditions de vie et des intérêts vitaux, se rencontrent réciproquement et se complètent d'une manière phis ou moins consciente, ou visent au même but. Les formes prises par ces organisât ions ne peuvent devenir parfaites qu'en subissant l'épreuve des faits. Plusieurs des plus précieuses expériences qu'ail faites le genn» humain sont dues à cette accommodation spontanée ou rélléchie dc^s formes de la société aux circonstances réelles. Ce sont là des expériences dont les ell'ets ne touchent pas seulement les fornu'S extérieures, mais se ramifient encore dans la manière de sentir et de penser. Une action réciproque continuelle a lieu entre l'intérieur et l'extérieur. Un des problèmes les plus graves de la morale sociale est de savoir dans quelle mesure l'évolution sociale doit être laissée h l'adaptation libre, dont l'association lil)re est une des formes les plus importantes, et à quel point précis l'Etat doit intervenir avec sa puissance coercitive. En proclamant non seulement la liberté et l'égalité mais encore la fraternité, la Révo-
lution montra que l'émancipation ne suffît pas et qu'il faut en outre une union positive entre les hommes libres. Mais l'expérience a fait voir que le rapport entre ces deux aspects de la question est bien plus compliqué qu'on ne l'avait cru dans le premier mouvement d'enthousiasme, et les problèmes sociaux naissent justement quand on approfondit le rapport des trois termes de la formule révolutionnaire. Toutefois, ces problèmes se posent évidemment sous une forme un peu diiïérente dans les différents douuiines.
5. Il existe autant de fins ditïérentes possibles pour la culture qu'il y a de domaines divers où on lutte pour la vie. La vie n'a pas seulement pour base la conservation personnelle, la réalisation des conditions matérielles nécessaires pour subsister; aux degrés supérieurs, la vie est liée à des fins idéales, à la satisfaction des besoins de la pensée, de l'imagination et du sentiment; en même temps, surgit le besoin de faire participer le plus de gens possible à la culture matérielle et spirituelle. A ces trois sortes de culture correspondent autant d'espèces d'associations libres.
La culture matérielle naiii immédiatement de la conservation personnelle. Sans la pression continuelle ex(U-cée sur les hommes par le « vouloir vivre )>, ils ne consentiraient guère à se soumettre au travail sans relâche et aux pénibles efforts exigés par la culture matérielle. Cette cause a déjà fait avancer les hommes des degrés inférieurs vers les degrés supérieurs avant que les motifs idéaux aient pu arriver à se manifester. A l'étape la plus inférieure de l'existence hunuiine, la nourriture consiste en animaux sauvages et en végétaux choisis. Peut-être le feu est-il encore inconnu. La seule chose qui distingue ici l'homme de la bête c'est la faculté du langage et l'usage d'instruments primitifs. Cette étape a été appelée l'étape proprement sauvage. L'époque barbare est un peu plus élevée : on y connaît le feu, on fabrique des instruments en métal, on pratique la culture du sol et l'élevage. La civilisation proprement dite commence avec l'invention de l'écriture qui permet un souvenir à la fois certain et étendu, et qui fixe la tradition i. Un fait très intéressant au point de vue moral, c'est que la culture matérielle, à mesure qu'elle se développe, rend possibles et augmente de
* Cf. Tylor. Anthropoloffy, p. 24 ; 479 sqq.
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plus en plus les relalions et les associations entre les hommes, et s'approche en liième t«Mnps de la culture idéale, à laquelle elle finit par aboutir. (Test dans ce double caractère qu'il faut chercher le critérium du développement de la culture matérielle, et notamment de la perfection des formes qu'elle revêt dans son évolution. Plus la culture malérielb^ sert de préparation et d'introduction ?i la culture idéale, plus elle est élevée.
La culture idéale apparaît dès que surgissent des fins qui s'étendent au delà et au-dessus de la conservation de la vie. S'il est vrai que ce sont encore les mêmes formes qui agissent ici et dans la culture matérielle, du moins sont-elles ici appliquées pour elles-mêmes, pour la satisfaction immédiate liée h leur emploi. Cet emploi des forces dans le simple but de les exercer est un signe qu'on est arrivé à un degré normal de la vie humaine. Désormais l'objet de l'intérêt et de la poursuite n'est plus seulenuml le « nécessaire » mais encore le « beau » (pour nous servir des expivssions des Grecs) ^ L'homme ne fjut plus uniquement effort pour vivre, mais il vit aussi pour faire effort. Dès lors naissent Fart et la science, les sentiments esthétiques et religieux.
La culture philanthropique a pour objet la satisfaction de l'amour de l'humanité. Elle se propo.^e principalenuMit de venir au secours de ceux qui luttent aux plus bas degrés de la culture matérielle et idéale. Elle veut soulager les peines corporelles et morales là où elles se trouvent. En particulier, elle veut empêcher une scission trop profonde entre la culture matérielle et l'idéale. Toutefois, aucune souffrance, ni aucun malheur, soit corporel, soit moral, où qu'il se rencontre, ne lui est étranger. Souvent là même où se trouve une abondance de biens matériels et moraux, une main secourable peut être nécessaire. — La culture philanthropique n'a pas besoin de se constituer séparément à coté des deux autres : elle peut très bien s'y associer, en déterminer l'esprit et l'orientation. IVIais, manifeste ou cachée, il faut qu'elle existe pour que l'évolution soit saine et vigoureuse.
* Par « nécessaire » les Grecs entendaient ce qui sert de fin à autre ctiose, par « beau » ce qui est une fin en soi. Cf. Aristote. Wiétorique, I, 9.