‹ Morale [microform]Chapitre 157 sur 284 · XXIV. — 2. OPPOSITIONS SOCIALES · texte numérisé non relu

XXIV. — 2. OPPOSITIONS SOCIALES

personnalité, do rautn\. la dépendance qui résulte du travail salarié, faisaient regarder les ouvrages manuels comme indignes d'un homme libre : « l'atelier ne peut rien avoir de noble » dit Gicéron {necenimquicquamingenuumpotesthabere of/lcùia) ^ L'école stoïcienne soutenait la dignité du travail, l'intention du sage ennoblissant tous les actes de la vie humaine. Le christianisme appliqua ces idées à des sphères plus larges. Mais la société du moven àsre, toute fondée sur l'aristocratie et lahiérarchie, s'écarta ch* nouveau de cette conception. Encore en l'an 1781. l'Académie de Madrid proposait ce sujet de concours : « Montrer qu(* les professions utiles n'ont par elles-mêmes rien de déshonorant. »

Ces idées si longtemps dominantes reposaient sur des considérations d'ordre à la fois esthétique, religieux et moral. Pour l'idéalisme esthétique des Grecs et pour l'idéalisme religieux du moyen âge, l'élaboration de la matière avait quelque chose de dégradant et d'avilissant : elle empêchait l'iiomme de faire de sa personnalité une harmonieu.se œuvre d'art ou de renoncer au monde sensible. De plus, la production matérielle, servant tout d'abord h la conservation propre de l'individu, semble être une suite de l'égoïsme. C'est une doctrine que l'économie politique moderne a souvent favorisée, en insistant avec force sur les mobiles égoïstes de l'acquisition des richesses.

Si dans k's temps modernes on fait une place plus considérable au travail matériel, ceja tient à des idées qui sont propres h la conception moderne de la vie. \ous sommes aujourd'hui convaincus de l'étroite connexilé de la vie mentale avec la vie matérielle. De quelque façon qu'on puisse se représenter le rapport exact de l'esprit et de la matière, il re.ste acquis que la vie de l'esprit est attachée h la forme la plus délicate de la vie matérielle. Le cerveau d'un homme bien doué est le produit matériel le plus délicat que nous connaissions. Tout travail matériel a pour but, en délinitive, de produire d'aussi bons cerveaux que possible, et travailler pour la culture matérielle c'est paj* conséquent travailler aussi pour la culture mentale. De plus, le travail matériel apparaît de plus en plus comme l'appli-

* CicÉRON. De o/'ficiis. I. îoO. — Cicrron suit ici, comme c'est son habitude, le stoïcien Panétius (jui sur ce point était plus aristocrate cjne les Stoïciens antérieurs et postérieurs. Cl". Bonhôffer. Die Ellùk des Stoikers Epiktet. Stuttgart, 1894, p. 73 ; 233-243.

cation des lois découvertes par le travail de la pensée. Si nous travaillons et dominons la nature, c'est en vertu de la supériorité que nous donne sur elle la connaissance de ses lois. Par là se trouve établi entre le monde de l'esprit et celui du corps un pont que ni l'antiquité ni le moyen âge n'ont connu. Cicéron distingue entre le travail (pperà) et l'art (ars), le premier indif'ne, le second digne d'un homme libre. Mais, pour beaucoup d'espèces de travaux, cette opposition tranchée s'elface peu à peu. Si la chasse, la guerre et le travail de la pensée ont d'abord paru de nobles occupations, parce que les forces personnelles pouvaient s'y mouvoir librement, désormais l'élaboration des corps matériels peut, elle aussi, développer la personnalité, à mesure qu'elle exige davantage l'intervention de l'intelligence et de la volonté, et n'est plus seulement une action toute mécanique imposée du dehors. Enfin, nous avons appris à comprendre que le travail de l'individu, si insignifiant qu'il puisse paraître, joue cependant un rôle dans l'ensemble de l'économie sociale. L'individu ne se procure pas seulement les moyens de conserver sa vie propre, mais il contribue pour sa petite part à la vie de l'espèce, augmente les biens qui sont à la disposition de la société. Son énergie et son épargne peuvent, à cause de la solidarité qui existe entre les individus luttant pour la vie, profiter encore à d'autres qu'à lui-même. Aussi peut-il exécuter également son œuvre avec une intention qui dépasse l'horizon de ses besoins purement individuels. La science nous a appris que la nature obtient ses grands résultats, aussi bien dans le domaine mental que dans le domaine matériel, par l'accumulation de petites actions. En travaillant avec ardeur dans sa modeste sphère, l'individu peut collaborer à la grande œuvre totale.

2. — Mais ce changement dans la manière de considérer le travail pose bien plutôt un problème qu'il ne nous donne un résultat réel. L'estime plus grande du travail matériel suppose une relation idéale entre le travailleur et le travail, qui est encore très loin d'exister et qui cependant constitue l'essentiel de ce que la morale doit exiger de l'évolution sociale. Cette exigence fournit, à chaque époque, la règle pour apprécier la valeur du développement de la culture matérielle. Cependant, avant de nous engager dans une étude plus approfondie de ce point, nous mettrons d'abord en évidence les oppositions sociales qui prouvent que la division primitive du travail et

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ses inconvénients n'ont pas encore complètement disparu. a. L'opposition existant entre les individus qui possèdent et ceux qui ne sont que travailleurs, est une continuation historique de la division primitive du travail entre les maîtres et les esclaves. Souvent le propriétaire ne fait que consommer le fruit du travail de ses aïeux ou de ses contemporains ; dans ce cas, l'opposition est complète entre le travailleur et lui. Mais, môme lorsqu'il travaille lui aussi, l'opposition reste assez tranchée. 11 dispose en ellet et des moyens de travail et du produit. L'ouvrier au contraire, qui ne possède que ses deux mains, est obligé de les mettre à la disposition du propriétaire, pour façonner la matière première ri obtenir une part du profit qui en résulte. Sans matière première, pas de travail possible, mais il se peut qu'en l'absence de tout travail étranger, le propriétaire puisse utiliser et consommer cette matière. Si indispensable que soit le travail pour transformer la matière brute en un produit, il n'en est pas moins considéré, du point de vue de la production et de l'échange, comme un simple moyen. Le salaire est essentiellement regardé comme une dépense qu'il s'agit de réduire au minimum. De son point de vue au contraire, l'ouvrier est naturellement obligé de considérer le salaire comme une fin. C'est la quantité du salaire qui détermine sa situation sociale et dans une certaine mesure aussi sa situation d'homme, Mais il n'est pas en son pouvoir de faire valoir celte considération, tant qu'il est laissé à lui seul. De même que son travail n'est regardé que comme un simple moyen de la production, il arrive facilement que sa personne soit aussi regardée comme un simple moyeu. Il est nécessaire qu'il existe une nombreuse population ouvrière pour que le travail soit au plus bas prix possible. D'autre part, si quelques-uns sont obligés de se contenter d'un salaire minimum, il faut qu'il y en ait d'autres qui ne ^reçoivent aucun salaire. La conséquence logique de la conception du salaire comme simple dépense, c'est donc qu'une foule d'êtres humains sont rejetés au plus bas degré de l'existence.

Cette dépendance dans laquelle, malgré toute la liberté personnelle qui lui est officiellement reconnue, l'ouvrier se trouve en face du patron, s'étend bien au delà des conditions de son travail et de son entretien. Ce n'est pas seulement le salaire mais encore la durée du travail et les circonstances dans les-

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