XXIV. — ± h. OPPOSITIONS SOCIALES
ce genre de travail en commun, qu'il naisse du morcellement ou de la combinaison, le travailleur particulier perd la vue d'ensemble. Il s'exerce dans une tache unique et très simple, et il n'y a qu'un coté tout à fait spécial de sa personnalité et d(^ ses facultés qui soit développé. La vie humaine ne s'épanouit point en lui dans toute sa plénitude; de ce point de vue encore, il est moyen et non pas fin. Plus son travail s'accomplit mécaniquement, mieux aussi peut-être il s'accorde avec l'activité totale. La spécialisation en fait un organe d'autant plus parfait de la machine entière, mais elle augmente aussi sa dépendance, car elle le rend incapable d'entreprendre une nouvelle tâche plus compliquée. Sans doute, le morcellement du travail lui rend plus facile de passer d'une tâche à une autre; mais cet avantage est compensé par ce fait que tous les hommes sont capables d'entreprendre des taches simples de ce genre, ce qui augmente la concurrence et diminue les salaires. L'ouvrier n'a guère besoin alors d'une culture de son esprit et de ses facultés, la tâche qui lui est assignée n'en exigeant pas beaucoup. Sans goût à son ouvrag(% sans espoir de progrès et sans impulsion à se développer, il tombe alors jusqu'à une existence fi demi-animale.
Ces oppositions, que nous avons décrites ici sous leur forme la plus aiguë \ posent la question sociale.
* C'est Rousseau qui le premier a l'ait éner^çiqueincnt ressortir les côtés fàcheuv de la division du travail, et posé par là même la question sociale. Voir mon opuscule : Rousseau und seine Philosophie, 2^ édit. allemande, p. 110-114; 133 sqq. 138. — Peu de temps après Rousseau, Ad.\m Ferguson {Essay on the histonj of civil sociehj. Edimbourg. 17G7, IV, 2 : Of tlie subordination conseciuent to the séparation of arts and professions) exposa cette question du point de vue de l'histoire de la civilisation. — Dans son ouvrage (iemeinschafl und Gesellschaft, Ferdinand Tonnies a donné une exposition très instructive de la pathologie sociale, appuyée sur de sérieuses études sociologiques et psychologiques.
LA OUESTION SOCIALE
4. Pourquoi elle se pose surtout de notre temps. — 2. Connexité entre la ([uestion sociale et la question de la population. — 3. La question sociale est une question morale. Notion de la « masse ». — 4. Deux conceptions extrêmes. — 5. Nécessité de points de départ historiquement donnés. Que personne n'est exclu du débat.
I — Lorsqu'on parle de la question sociale, il faut d'abord écarter le malentendu qui la ferait regarder comme une question tout a fait particulière et simple, susceptible de se résoudre d'un seul coup et une fois pour toutes. Elle naît des fortes oppositions qui menacent de désagréger la société, mais ces oppositions à leur tour sont influencées par l'action réciproque d'une multitude de circonstances diverses. Il ne s'agit pas ici uniquement d'une organisation du travail matériel; la culture idéale, le développement de la vie de l'esprit, ont aussi leur poids ; <'nfin la constitution de l'Etat exercera aussi une influence essentielle tant sur la forme que sur la solution de cette question. Entre ces divers aspects de la question sociale, la liaison est aussi étroite qu'entre la tète, le cœur et les entrailles. La maladie d'un seul de ces organes peut amener la mort du corps entier, et toute perturbation dans l'un aura des conséquence funestes pour le tonctionnement des autres, qui à leur tour réagiront sur lui. 11 est peu vraisemblable qu'on résolve jamais la question d'une manière détinitive, car elle se rattache à trop d'éléments divers et, bien que ce soit de nos jours qu'elle se pose de la manière la plus nette et la plus aiguë, elle n'en a pas moins existé de tout temps sous des formes diverses.
Si c'est seulement de nos jours que l'on parle de cette question, cela tient à plusieurs raisons particulières. Ce n'est pas sans doute qu'il y ait dans ce monde plus d'égoïsme et d'envie qu'auparavant. Ce n'est pas non plus que la misère et la souf-