‹ Morale [microform]Chapitre 160 sur 284 · XXV. — 2. LA QUESTION SOCIALE · texte numérisé non relu

XXV. — 2. LA QUESTION SOCIALE

france y soient plus considérables qu'autrefois ; on pourrait plutôt soutenir le contraire. Bien plus, si des améliorations ne s'étaientpoint produites, on ne parlerait pas de question sociale. L*extrème misère, en effet, déprime : elle étoufle la pensée et n'éveille pas le désir d'avancer. Aussi est-ce précisément au progrès réalisé dans la condition des ouvriers qu'ils doivent de pouvoir poser la question sociale par eux-mêmes. C'est un signe que leur nature n'est pas complètement écrasée. Si l'on peut dire que les choses ont empiré, ce peut être en ce sens seulement que la spécialisation et la dépendance, produites par la division de plus en plus poussée du travail, doivent être d'autant plus fortement ressenties que l'ouvrier est aujourd'hui, en vertu des principes du xviii^ siècle, un homme libre. Tant qu'il n'était qu'esclave ou sei*viteur, il ne ressentait pas autant sa misère, étant donné surtout que l'ancienne organisation sociale, h côté de la dépendance où elle le tenait, lui assurait sous bien des rapports aid»' et protection. A cela il faut ajouter encore le progrès des lumières. La fiiculté de penser s'est éveillée et on fait des comparaisons. On ne s'incline plus devant l'ordre social établi et devant la différence des conditions comme devant des choses se justifiant par cela seul qu'elles existent. On demande leurs titres, on pose des idéals. Et plus le contraste entre l'idéal et la réalité est grand, plus Fimaginalion se meut avec force.

Mais ce n'est pas s«Hilement l'éveil de la comparaison et de la réflexion qui pose le problème avec cette acuité, car il n'existe point pour ceux-là seuls qui souffrent de l'état de choses actuel : d'autres aussi en ressentent l'amertume. La bienveillance et le sentiment de la justice se sont développés avec plus d'étendue et de liberté. L'inquiétude dont on se plaint h notre époque tire en grande partie son origine de la sympathie. Si l'on pouvait avoir plus d'égoïsme et moins de réflexion, on vivrait pour soi seul d'une manière plus heureuse. Le pessimisme si fréquent de nos jours provient sans doute en grande partie d'un état d'esprit blasé, cependant sa plus noble source est dans le vif sentiment de sympathie excité par les nombreuses souffrances et la grande discordance qui se rencontrent dans l'univers, et sur lesquelles on passait autrefois d'un cœur plus léger,

2. — En même temps que la conscience de l'importance de la question sociale devenait plus nette et que s'éveillait le désir

de travaillera la résoudre, nous avons aussi appris combien sont profondes ses racines dans la nature humaine et ses conditions. Nous sommes en train de nous élever au-dessus de cette philosophie enfantine de l'histoire qui fait remonter tous les grands mouvements à l'action de personnalités individuelles ; elle se heurte déjà d'ailleurs à l'impossibilité où l'on est de comprendre comment les personnalités individuelles sont arrivées à penser et à agir comme elles l'ont fait réellement. Pourtant cette conception enfantine se rencontre encore aujourd'hui aussi bien chez les libéraux que chez les conservateurs. Pour l'optimisme conservateur, tout irait bien s'il n'y avait pas d'agitateurs radicaux ; pour l'optimisme radical, tout irait bien, s'il n'y avait ni roi ni prêtres. Tous deux oublient d'une part que la question sociale est pour nous un legs du passé, une suite des difficultés sociales des temps antérieurs, de l'autre, qu'il y a dans la nature humaine et dans les conditions de la vie humaine des causes qui feront peut-être qu'on se posera toujours la question sociale, quoique sans doute sous de nouvelles formes. Nous avons déjà mentionné précédemment que le chiffre élevé de la population ouvrière est une des raisons pour lesquelles le travail occupe une place relativement si secondaire parmi les facteurs de la production. S'il n'y avait pas tant d'ouvriers, la dépendance des ouvriers à l'égard des patrons ne serait pas non plus si grande. L'accroissement considérable de la population amène la lutte pour la vie dans le domaine social comme dans la nature entière. Dans tous les domaines de la vie organique, la conservation des espèces est due à ce que le nombre des germes dépasse de beaucoup celui des êtres qui peuvent se développer dans les circonstances données. Pour qu'un petit nombre de germes puisse prendre racine et se développer, il faut qu'un grand nombre périsse. 11 semble que la vie puisse seulement subsister si une force puissante s'emploie à produire une surabondance d'individus. L'espèce humaine, elle aussi, tend à se propager plus vite que les moyens de subsistance ne peuvent s'accroître. Cette remarque, dont M.VLTHus (Essay on population, 1798) s'est servi, non sans quelque exagération et quelque étroitesse, pour combattre l'optimisme régnant, qui faisait dériver tous les malheurs sociaux des institutions humaines, a attiré l'attention sur un aspect essentiel de la question sociale. On vit alors que la vie

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