Ce qui transforme une multitude humaine en simple
masse c'est que les diverses personnalités n'y reçoivent aucune valeur indépendante, ne se développent pas chacune à sa manière propre. Mais cet effacement des particularités personnelles s'accompagne d'un défaut de liaison interne, de vie sociale organisée. Les unités composant la masse se tiennent indifférentes les unes en face des autres. Au lieu d'une réelle communauté, dans laquelle les individus seraient liés par des fins communes, nous n'avons alors qu'une société S où chaque individu considère l'autre comme simple moyen. Des intérêts extérieurs unissent les hommes sans que pourtant ils aient entre eux de liaison essentiellement intime. L'un cherche à atteindre, avec un minimum de sacrifice de sa part, le plus possible de ce qui
* Celte opposition des notions de communauté et de société' a été développée par TôNNiEs dans son ouvrage cité plus haut (XXIV, 2).
lui paraît désirable, mais qu'un autre possède. Si l'un fournit «\ l'autre les moyens d'atteindre ses fins, c'est uniquement pour en obtenir en retour les moyens d'atteindre les siennes propres. Le rapport mutuel des individus prend de plus en plus un caractère impersonnel, car nous ne considérons et utilisons ce qui est impersonnel que comme un moyen pour nos propres fins. Tout individu suit ses instincts et poursuit ses fins. Mais, comme chacun cherche son intérêt sans qu'il existe entre celui-ci et l'intérêt des autres une communauté réelle, lorsqu'il ne peut faire servir les autres de moyens pour ses fins, il se produit nécessairement un choc. Chacun prétend vivre, sans apercevoir la nécessité que les autres vivent également. Dans le domaine des biens matériels notamment, des chocs sont inévitables. Un bien matériel ne peut appartenir qu'à un seul individu. Ce qui me rassasie, ne rassasie pas mon voisin. Pour satisfaire mon instinct de conservation, je suis obligé de négliger le sien, et plus je m'approprie de biens matériels, moins il en reste pour lui. Un seul et même atome ne saurait être à la fois un élément de mon organisme et un élément du sien. Aussi s'élève-t-il facilement ici un conflit de tous contre tous, et la tâche s'impose de distribuer les richesses comme l'exige le bien de tous. Ce qu'exige la justice distributive (III, 9) c'est une organisation sociale où les individus, au lieu de se combattre, puissent se compléter. Or la grande question est de savoir par quelle voie une pareille organisation est réalisable et quels moyens d'y parvenir l'expérience nous indique comme possibles. De quelles forces le genre humain dispose-t-il pour résoudre ce problème?
L'examen que nous faisons de ce problème ici, dans la morale sociale, dilfère quelque peu de celui qu'en fait l'économie politique. Nous voulons instituer une appréciation morale des diverses manières dont peuvent s'établir une distribution et une organisation sociales. L'économie politique au contraire se borne plutôt h rechercher dans quelle mesure les solutions possibles sont réellement données ; elle tient un plus grand compte du côté technique de la question. Cependant, comme nous l'avons déjà remarqué (III, 14), on ne peut tirer entre la morale et l'économie politique aucune ligne de démarcation précise , puisque la dernière n'est pas seulement une théorie de la production et de l'échange des biens matériels, mais encore de leur distribution.
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Or l'expérience montre qu'il existe deux groupes de forces agissant dans le sens dune distribution conforme au principe du bien, et par là même dans le sens d'une organisation sociale dans le domaine de la culture matérielle. En elfet, d'un coté, les forces individuelles peuvent se combiner en associations libres, issues de la communauté des intérêts et de la sympatliie ; de l'autre, 1 Etal peut intervenir avec sa force centrale de coercition, et établir un régime de travail dans la culture matérielle. Nous considérerons chacun de ces groupes séparément. A leur tour, ils se subdivisent chacun en diverses formes.