XXVIII. — 4. LMPORTANCE MORALE DE LA CONNAISSANCE
Sophie naît (comme le montre surtout, dans les temps modernes, rhistoire de la philosophie en Angleterre) de questions que la vie même nous contraint a poser; l'histoire, naît du besoin de conserver dans la mémoire la vie du peuple et de l'espèce. La connaissance qui reste sans effets est celle que Ton reçoit du dehors toute faite. Où il est possible de faire germer une semence, il ne le sera pas toujours de faire prendre racine à un arbre tout entier.
L'idéal de l'art pédagogique c'est d'exciter le besoin de conifaître avant de donner la connaissance, et de ne la donner que dans la mesure où le besoin en est senti. Plus on réussira à réaliser cet idéal, plus aussi la discordance ci-dessus décrite tendra à disparaître. Il n'y a aucune raison de faire demi-tour; il s'agit seulement de poursuivre l'évolution intellectuelle dans les meilleures conditions possibles. Cette évolution n'est pas un produit artificiel : elle est née du besoin même de la vie.
Rousseau a donné le coup de grâce à cet amour des lumières qui fait juger l'homme uniquement d'après le développement de son intelligence et dont toute la psychologie se borne à distinguer la clarté des ténèbres i. Quelque importance que nous accordions à la science et aux connaissances, la nature humaine a néanmoins d'autres faces dont nous tenons compte avant tout, quand nous jugeons un individu. En comparaison de la vie qui se déploie dans le sentiment et la volonté, la connaissance n'est qu'un vestibule où nous pouvons nous mouvoir sans pénétrer dans le sanctuaire proprement dit. C'est ici que malgré toutes les difterences de formation intellectuelle, une parenté peut toujours exister entre Thomme le plus simple et le plus grand penseur. N'est-ce pas le grand Kant qui a dit : « Je suis moi-même par inclination un chercheur, je ressens toute la soif de la connaissance et le désir inquiet d'y avancer ou encore la satisfaction causée par chaque progrès. Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait faire la gloire de l'humanité et je méprisais le peuple qui est ignorant sur tout. Rousseau m'a remis dans la bonne voie. Cette aveugle préférence disparaît, j'apprends à honorer les hommes et je me trouverais beaucoup plus inutile que le commun des ouvriers si je ne croyais que cette spécula-
• Voir mon livre : Rousseau und seine Philosophie, 2* éd. allemande, notamment pp. 52-81 (Rupture avec les Encyclopédistes et avec Voltaire).