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XXVUI. — 5. IMPORTANCE MORALE DE LA CONNAISSANCE

ces degrés présentent à franchir insurmontables pour ceux qui ont des inclinations et des aptitudes sérieuses. En second lieu, il faut que le corps des savants ne considère pas l'étude seulement comme la satisfaction de leur penchant personnel, mais comme une fonction sociale qu'ils exercent au nom de la société tout entière. Chaque savant est pour ainsi dire placé en éclaireur à son poste pour observer de là tout ce qu'il peut apercevoir. S'il est animé de ces dispositions, il restera en communauté avec l'espèce, si isolé qu'il se sente à son poste solitaire et quand bien même il serait longtemps méconnu et incompris, parce que les autres ne voient pas ce qu'il voit. Sa foi en la vérité c'est en même temps la foi en l'importance de la vérité pour

l'espèce.

La spécialisation croissante de la science rend il est vrai de plus en plus difficile, même à ceux qui la cultivent, de se faire un aperçu personnel de ses résultats. Aussi bien, la culture intellectuelle ne suppose-t-elle pas que tous sachent tout. Une éducation intellectuelle indépendante peut exister dans de grandes sphères pourvu que la faculté de penser proprement dite soit développée. En dépit de toutes les différences des sciences, tous travaillent avec une seule et même faculté, et le monde où ils cherchent à pénétrer chacun de son côté est un seul et même monde. Par conséquent celui qui aura abordé un domaine particulier avec une méthode rationnelle n'aura pas de peine à comprendre les problèmes et les difficultés qui se présentent dans les autres domaines. Il y a de plus un certain nombre d'idées fondamentales qui reparaissent partout où l'intelligence humaine travaille, et c'est l'objet de la philosophie de dé^ao'er ces idées de l'existence, considérée comme un ensemble soumis ;i des lois. Les diverses sciences cherchent à pénétrer chacune son fragment ou son côté d'une vaste et unique série causale. A celte idée d'un ensemble lié par des lois se rattache celle de l'évolution, dont on retrouve les traits essentiels dans les divers domaines de l'expérience. Dans une petite partie de l'univers, nous pouvons donc étudier l'univers entier et en acquérir une notion. Il se forme dans notre esprit une imat'e générale du monde dont les sciences particulières s'occupent sans relâche à combler les lacunes. Celui-là même qui ne peut se consacrer à la recherche scientifique pourra du moins se former une idée des grandes lois de l'existence dont il fait

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partie et être amené à se considérer lui-même et sa vie d'un point de vue plus universel qu'il ne le pouvait, tant qu'il croyait que tout gravitait autour de lui et de l'étroit horizon de ses intérêts. Connaître la place qu'on occupe dans l'univers c'est aussi se mieux connaître soi-même. Enfin on se sentira confirmé dans sa croyance à l'unité du genre humain, lorsqu'on aura une idée du travail considérable fourni en commun pour constituer la conception du genre humain sur le monde, travail qui de génération,en génération, absorbe les plus nobles forces, les efforts les plus durables et les plus dévoués. L'individu ne travaille pas ici pour lui seul : ses propres recherches ne le mèneraient pas loin. Mais il peut apporter sa pierre au vaste édifice de la conception générale que l'humanité se forme sur le monde et qui se développe lentement aucoursdes temps *. Et peut-être que de l'endroit où il travaille il pourra embrasser une partie assez grande de l'édifice pour se faire une idée de l'aspect qu'il aurait s'il était achevé.

6. — Gomme l'action commune est nécessaire pour que le genre humain arrive à se construire son image de l'univers, la science donne lieu à la fondation de sociétés. Non seulement les chercheurs contemporains s'uniront entre eux, mais nous acquérons le sentiment vif de ce que nous devons aux générations précédentes. Nulle part on n'aperçoit un exemple aussi net d'évolution progressive que dans le domaine de la connaissance scientifique. Nulle part il n'est plus facile de montrer comment une génération s'appuie sur les épaules de l'autre et arrive ainsi à voir plus loin. Mais, comme la science est constamment en voie d'évolution, le travail en commun ne s'accomplit pas toujours dans une paix complète. Les écoles et les partis se posent les uns en face des autres et se combattent. Dans ce cas, il n'existe pas une société vaste et unique^ mais plusieurs sociétés plus petites, en conflit l'une avec l'autre. Pourtant, ce conflit peut devenir utile au progrès, s'il est plus qu'une simple querelle de personnes. Il provient alors soit de ce que l'objet même présente plusieurs faces différentes, soit de ce que les divers savants apportent chacun des postulats différents. Dans l'un et l'autre cas, la formation de partis pourra avoir une action

* Voir Geschichte der neueren Philosophie, I, p. 84-88; 110 sqq: 194 sqq; 461 sqq. — II, p. 498 sqq.; 572 sqq. (Les différentes étapes dans l'évolution de la conception moderne de l'univers).

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féconde. Si l'on s'unit à d'autres pour épuiser toutes les découvertes possibles sur l'objet du côté où on l'envisage soi-même et avec les postulats d'où l'on part, l'œuvre aura chance d'être menée avec plus de profondeur et de zèle. Bien plus, la passion même, produite par l'opposition des partis, peut aiguiser le regard. Il n'est pas jusqu'aux pures querelles de personnes qui ne puissent devenir fécondes de cette façon. L'œuvre commune sera avancée non seulement par le dévouement désintéressé des individus, mais encore par les dissensions de leurs égoïsmes. Ils travaillent sans relâche pour avoir raison, pour conserver leur réputation, et peuvent souvent hâter ainsi la réalisation d'une fin beaucoup plus large que celle qu'ils avaient sous les yeux dans la chaleur du combat.

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