XXX. — 2. L'ART ET LA VIE
ginalion. Il y a déjà un plaisir esthétique attaché au libre emploi de nos membres, au jeu dans lequel nous imitons des occupations que Ton entreprend d'ordinaire pour des fins sérieuses et pratiques. Mais tout art peut être appelé un jeu en tant qu'il nous présente une image, une reproduction idéale de la vie tout entière ou de ses fragments, image nous procurant les mêmes émotions que la vie réelle.
2. — Le développement du sentiment esthétique prend déjà une importance morale par ce fait qu'il nous habitue à considérer les choses sans arrière-pensées égoïstes, à nous oublier devant la valeur de l'objet. La vraie beauté renferme une puissance qui force à la reconnaître, voire même à l'aimer et à l'admirer. L'homme capable de produire de belles œuvres, comme celui qui considère du point de vue esthétique les œuvres de l'art ou de la nature, éprouve une inclination désintéressée (c'est-à-dire non égoïste), en même temps que ses facultés d'intuition, d'attention et de production reçoivent un mouvement puissant el harmonieux. Le sentiment ainsi excité ne se bornera pas d'ailleurs aux moments de la contemplation ou de la production, mais il s'étendra à la conception et à la pratique de la vie et y exercera une influence harmonisatrice et idéalisatrice. Alors qu'en bien des circonstances des plus délicates et des plus individuelles le simple jugement moral et la simple éducation morale seraient un instrument beaucoup trop grossier, le facteur esthétique ou artistique pourra faire surmonter des difficultés et empêcher des catastrophes. L'éducation esthétique de l'humanité, recommandée par Schiller S est cependant plus qu'un simple moyen en vue de la vie morale ; elle conduit à un usage libre et complet des forces, au lieu de la division qu'amènent les éléments opposés de la nature humaine et au lieu de l'exclusivisme occasionné chez les divers travailleurs par la division du travail. C'est grdce à leur caractère désintéressé que les biens esthétiques sont des biens communs, pouvant se partager entre un grand nombre, sans que leur valeur en soit diminuée. La communauté qu'ils rendent possible a une grande importance éthico-sociale. Mais ce qui en a une toute particulière c'est que le plaisir esthétique a pour condition l'emploi de forces identiques à celles que réclame la vie
* Cf. Geschichte der neueren Philosophie, II, p. 142-148.