XXX. — 3. L'ART ET LA VIE
nous voyons les petitesses, les contradictions et les maux dans toute leur nudité, sans oublier cependant que tout cela fait partie de la vie *.
3, — Le fait de se demander jusqu'à quel point un tableau esthétique s'accorde avec les exigences de la morale fera songer de suite beaucoup de gens h la question de savoir si des images et des peintures fortement sensuelles sont permises ou non. D'après la manière dont nous avons envisagé ici l'importance morale de la culture esthétique, il n'y a cependant aucune raison de se poser cette question. En ce qui concerne la matière et le mode d'exposition, il ne saurait y avoir aucun conflit entre ce que l'esthétique exige réellement et ce que la morale permet. Tout ce qui a réellement une valeur esthétique doit par là même être moralement légitime. Autre chose est l'application de l'art à la pédagogie. On ne peut mettre n'importe quel poème dans toutes les mains. Mais cela n'a rien à voir avec la valeur esthétique '-. Celui dont les appétits sensuels sont fortement allumés par une peinture, ne saurait la considérer d'un point de vue esthétique : sa passion n'est pas purifiée, mais surexcitée. Le jeune homme qui, suivant un récit de Lucien, se fit enfermer de nuit dans le temple de l'Aphrodite de Cnide, pour embrasser la statue de la déesse, n'était pas précisément poussé par un sentiment esthétiqice.
Il va de soi que, si l'art est une vie idéale, la valeur artistique doit correspondre à la valeur vitale, et par conséquent la valeur d'une œuvre d'art ne repose pas uniquement sur le talent ou le génie avec lequel la matière a été saisie et mise en œuvre, mais encore sur la vie même qui est représentée. L'art ne doit formuler aucune appréciation niorale, il ne doit pas moraliser directement. Mais l'art véritable n'exercera pas non plus une influence démoralisante en attirant exclusivement l'attention sur certains côtés de la vie. Si le spectateur peut se méprendre sur une œuvre d'art, l'artiste peut également se méprendre sur la
* Psychologie, VI E, 9 c.
* Chr. Collin qui, dans un écrit intéressant : Kunsten og Moralen (Copenliague 189i), a fait une foule de bonnes remarques propres à éclairer l'im- \)ortance morale de la culture esthétique et fait ressortir avec succès diverses contradictions chez les partisans de ce qu'on appelle le réalisme, me semble pourtant assez souvent vouloir appliquer à la littérature un critérium directement moral et oublier la diflerence qu'il y a entre l'appréciation esthétique et l'appréciation pédagogique de la valeur.