‹ Morale [microform]Chapitre 188 sur 284 · XXX. — 3. L'ART ET LA VIE · texte numérisé non relu

XXX. — 3. L'ART ET LA VIE

vie. 11 peut naturellement y avoir précisément plusieurs opinions sur ce qu'est la vie et sur le point vers lequel il faut de préférence porter son attention. Tout artiste de valeur a ici une lutte à soutenir pour faire accepter sa vision des choses. Une bonne part de la résistance opposée au réalisme esthétique moderne vient certainement de ce que bien des gens cherchent seulement dans l'art une distraction ou un repos, et par suite ne désirent pas y rencontrer les amertumes et les tristesses de l'existence. On ne tient pas du tout à être ému par la crainte ou la pitié. On était accoutumé aux tragédies antiques; on était suffisamment préparé à y contempler les sombres coups du destin, mais dans une tragédie moderne comme les « Revenants » d'Ibsen, on ne peut les supporter : ici le sujet est trop proche de nous. Pourtant le réalisme moderne, dans ses œuvres les plus remarquables, n'a proprement fait autre chose que permettre aux regards de pénétrer plus profondément dans la vie réelle et que nous montrer le sérieux où l'on était habitué à ne voir qu'une vie banale et des histoires journalières K L'art exerce ici une action éducatrice en ouvrant nos yeux, en fortifiant notre émotion pour le sérieux de la vie et en excitant notre sympathie pour ses maux. Il nous apprend notamment à apercevoir dans des tableaux vastes et clairs l'enchaînement profond de la vie humaine. Sans prêcher directement, par cela seul qu'il indique d'une main sûre les causes décisives du développement des caractères ou de la péripétie, le poète peut nous instruire plus profondément et nous mieux préparer à apprécier les actes et les classifications de la vie que n'importe ' (luellc morale philosophique. Ce qu'on a dit des « Af/inUés électives » de Gœthe, savoir que, sans être écrites pour la morale, elles contenaient cependant une morale-, peut s'appliquer à tout poème de marque. Et nous pouvons ajouter : cela s\ipplique d'autant plus que l'œuvre est pénétrée davantage de l'esprit réaliste et déterministe, car on peut alors faire d'autant, plus nettement ressortir le point d'où naissent, dans la série des

* Dans la préface de « Gcrminic Lacerteuv ». les frères de Goncourt expliquent qu'ils ont voulu voir « si la tragédie était définitivement morte, si... les misères des petits et des pauvres parluraiont à l'intérêt, à l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des riches ».

* RiCH.\HD Meyer : Gœthe. lierlin 1895 p. 28G.

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