XXXII. - 1. IMPORTANCE ÉTHICO-SOCIALE DES RELIGIONS m
L'histoire de l'évolution des religions positives nous montre qu'elles sont dans un rapport (Faction réciproque avec la morale pratique (la moralité positive ; voir I, 2). Elles ont exercé sur elle une grande influence, et en retour ont subi la sienne. Mais les adeptes des religions positives ne peuvent, de leur point de vue, admettre que la première, non la seconde de ces influences. Leur religion leur révèle la vérité absolue : la vie humaine doit s'instruire auprès d'elle, mais elle-même n'a rien à apprendre de la vie humaine. La conception historique, au contraire, pour qui tout événement de l'histoire n'est jamais lui-même qu'un produit de l'évolution historique, soutient fer- ( mement que l'influence morale des religions est seulement possible parce qu'elles s'incorporent des idées morales s'étant développées d'une manière jusqu'à un certain point indépendante de l'influence religieuse. Il faut que l'homme connaisse par sa propre expérience les qualités qu'il attribue à la divinité. Il faut que l'amour et la justice aient manifesté d'abord leur valeur dans la vie humaine avant que la pensée d'une divinité aimante et juste puisse se faire jour. Gomment, sans cela, l'homme pourrait-il donner un seng à ces mots, lorsqu'ils sont employés à propos de la divinité ? 11 se produit un renforcement, une idéalisation : les qualités sont attribuées à la divinité à un degré et avec une plénitude qui surpasse tout entendement. Le sentiment religieux positif est déterminé par la représentation d'un ou de plusieurs êtres très au-dessus delà nature et des conditions humaines, dont la puissance surpasse de beaucoup la portée de l'entendement humain, mais pourtant conçus par analogie avec les êtres humains. Toutes les qualités particulières qu'on leur attribue doivent par conséquent avoiisubi une amplification et un accroissement, mais il faut pour tant qu'il se trouve à leur base des expériences susceptibles d'être amplifiées et accrues. Le monde divin est orné des qualités qui apparaissent comme les plus élevées à la conscience humaine. Par là s'explique que l'amélioration des hommes ou tout au moins l'adoucissement des mœurs s'accompagne d'une amélioration et d'un adoucissement cori'élatifs dans le caractère des dieux. Aux dieux de guerre, sauvages et cruels, se substituent peu à peu les dieux d'amour et de miséricorde. L'histoire des religions nous montre une humanisation progressive des dogmes et du culte. Il est difficile de dire que la
HoFFDiN(;. — Morale. .)j^
434 XXXIT. - 1. IMPORTANCE ÉTIIICO-SOCÏALE DES RELIGIONS
religion et la morale aient une origine commune. Il est probable qu'elles se sont seulement associées à un degré ultérieur de révolution : la religion s'est moralisée au cours des temps*. Aux degrés inférieurs, le besoin de vengeance des dieux ne s'apaise que par le sang. Les véritables sacrifices humains disparaissent cependant peu h peu ou sont remplacés par des rites symboliques dont l'imagination des croyants se représente rarement avec exactitude la signification originelle. Cette évo- • lution est particulièrement nette dans la religion grecque. Dans la religion juive, les sacrifices expiatoires jouèrent un grand rôle, mais déjà le Jéhova des prophètes n'a plus soif de sang, et l'amour lui est plus agréable que de nombreuses victimes. Pourtant rinQuence de saint Paul transporta l'idée du sacrifice expiatoire au Dieu irascible dans le christianisme ecclésiastique, oii il est encore souvent conservé sous une forme qui rappelle absolument les conceptions primitives^. Un autre exemple nous est fourni par l'idée de l'enfer et de la damnation éternelle. Si l'enseignement de l'Eglise orthodoxe conserve encore aujourd'hui cette idée, elle est loin pourtant de manifester un désir d«' vengeance aussi ardent et une imagination aussi vive que les chrétiens de l'antiquité ^ La base s'est modifiée; les idées religieuses qui se sont formées sous l'influence de la vie affective d'époques antérieures se maintiennent sans doute encore, mais on leur donne un autre sens, ou bien on ne se les représente plus dans toute leur acuité et dans toute leur netteté. La sym-
' Chantepie de l\ S.\lss.vye : Relifjlonsrieschichte. Fiibourg, 1887. I,
* Un svnode de pasteurs suédois (tenu à Lund en septembre 1864) s exprimait ainsi : a Pas de christianisme sans expiation et sans expiation san-lante », et il s'appuvait expressément sur ce ciue « nùstoire religieuse nous parle d'une expiation dans le sang par les sacrifices sanglants «lui se présentent dans tant de religions. »
=» Tertullien et saint Cvprien se réjouissaient à la pensée de voir leurs persécuteurs tourmentésdans les nammes de l'enfer, tandis qu eux-memeâ seraient assis à la droite de Dieu. Chez saint Augustin et saint Thomas, on remaniue déjà une atténuation, la vue des tourments des damnes n'étant proprement quun contraste destiné à donner aux élus un sentiment d'autant plus fort de la grâce «jui leur a été accordée. De nos jours les zélés directeurs de consciences doivent parfois consoler ceux dont Us regardent les proches comme damnés par cette idée que chez les élus toSt souvenir de ces damnés sera éteint, de sorte que leur béatitude ne subira aucun préjudice par suite du martyre de ces derniers. Pour bien des hommes pourtant cette supposition ne manifeste pas un progrès très considérable de l'humanité.