XXXII. — 7. IMPORTANCE ÉTHICO-SOCIALE DES RELIGIONS
de vie personnelle et originale a sa valeur, à moins qu'elle ne fasse obstacle à des considérations plus larges. Même dans les fonctions mentales les plus simples, il existe des diversités individuelles sur lesquelles on n'a porté l'attention que tout récemment. Combien a fortiori la vie mentale supérieure ne doit-elle pas présenter de diversités, et comme il faut être prudent quand on conclut de ressemblances extérieures à des ressemblances intérieures! Les paroles, les symboles et les actes peuvent être les mêmes, et recouvrir cependant la plus grande différence interne. Seul l'homme capable de distinguer la coquille de l'amande découvre ces diversités, cette richesse. Celui qui s'en tient à la profession de foi positive ou négative ne dépasse pas la surface. On ne découvre la fleur qui pousse dans les hauts herbages que si l'on écarte les longues liges. Il apparaît que l'aflinité mentale est autre chose que l'affînité dogmatique. Et non seulement sous la même profession de foi extérieure peuvent se rencontrer des vies affectives internes toutes différentes, mais encore sous des professions de foi différentes peuvent exister des vies affectives très rapprochées. 11 peut être malaisé de pénétrer aussi avant ; nous sommes encore trop en arrière, en ce qui concerne le sens psychologique de la vie personnelle sous toutes ses formes, et les querelles dogmatiques empêcheront encore longtemps le plein développement de ce sens. Néanmoins, la liberté religieuse ouvre la voie à ce développement.
7. — La communauté des intérêts, la vie commune dans la société civile et en vue de l'amour de l'humanité, feront peu à peu reconnaître plus complètement l'indépendance de la morale et mieux comprendre la vie personnelle, en dépit des formes diverses de la foi. Plus les domaines où l'on peut travailler sans que les différences de religion aient aucune influence deviendront nombreux, plus aussi cette reconnaissance et cette compréhension se développeront, ce développement dût-il être ^ d'ailleurs à demi-inconscient. Ici comme ailleurs (cf. XllI, 4), l'action commune précède la sympathie, et la pratique la théorie.' L'Eglise ne saurait naturellement admettre de son point de vue ces conséquences du principe de la liberté religieuse. De même que l'Eglise romaine ne cesse de protester contre la suppression de son pouvoir séculier et contre la doctrine d'après laquelle la discipline ecclésiastique ne doit pas entraîner de châtiments temporels, de même toute Eglise orthodoxe est
44 i XXXIL — 7. IMPORTANCE ÉTHIGO-SOCIALE DES RELIGIONS
obligée de considérer la différence entre la foi et l'incrédulité comme la plus grande opposition de la vie et de regarder comme négligeables, à côté de cette opposition absolue, les vertus relatives qui pourraient se rencontrerchez les incroyants. .Mais la vie poursuit sa marche en dépit de tous les dogmes et développe dans la pratique les conséquences que des préjugés dogmatiques empêchent de tirer en théorie.
Par contre, il n'y a rien qui puisse empêcher le libre penseur de les tirer tout de suite. Sans doute, en ce qui concerne les religions positives, les temps de la critique et de la polémique ne sont point passés. II y a là une lutte qui, longtemps encore, sera toujours à recommencer. Mais le libre penseur qui n'est gêné par aucun préjugé dogmatique doit comprendre qu'il a, beaucoup plus que le croyant, l'obligation de faire montre de charité et d'intelligence envers ceux qui ont des convictions différentes des siennes. C'est seulement si notre pensée et notre sensibilité se sont réellement élargies, que l'affranchissement à l'égard des doctrines de la religion positive a une importance morale. Qu'un homme ne croie pas à une chose, c'est bien le moins qu'on puisse dire de lui, et cela ne lui confère aucune valeur par soi-même, alors surtout qu'on peut adhérer à une profession de foi négative avec aussi peu d'indépendance et de jugement qu'à une positive. Chez le libre penseur qui prend la vie au sérieux, la « froide raison » ne règne pas seule. Il n'est pas moins épris de conscience libre et de libre recherche. C'est ce que Geouge Eliot exprime, pour son compte personnel, de la manière suivante : <( Je le dis aujourd'hui et une fois pour toutes, je suis aujourd'hui déterminée dans ma conduite par des considérations bien plus hautes et par une idée bien plus noble du devoir que je ne l'ai jamais été tant que j'adhérais aux doctrines évangéliques'. »
A quoi bon d'ailleurs toutes nos investigations historiques, tous nos efforts pour pénétrer les diverses périodes de la culture, s'il ne doit pas en résulter une intelligence plus grande et plus approfondie de la vie menée autour de nous, alors même que cette vie admettrait des formes et des symboles en désaccord avec nos vues? Si le libre penseur ne surpasse point le croyant en sympathie et en intelligence psychologico-historique
* Life of George Eliot, ï, p. 148 (édit. Tauclinitz).