L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
1. L'Eglise comme puissance éducative de culture. —2. Eglise nationale et liberté religieuse. — 3. La séparation de l'Eglise et de lEtat n'est point une scission complète. — 4. Relâchement progressif du lien entre lEglise et l'Etat.
1- — L'Eglise n'a pas seulement été dans le passé une des plus grandes puissances de culture agissant dans la vie humaine, mais elle l'es! encore aujourd'hui et le restera sans doute encore quelque temps. C'est ce qui est apparu clairement pendant le mouvement religieux du xix^ siècle, où l'Eglise s'est épanouie en vie interne et en puissance externe S bien que peu auparavant elle semblât devoir succomber h ses ennemis du dehors, et être abandonnée par toutes les forces spirituelles. A cause de sa grande influence et de sa grande vitalité, elle mérite d'être considérée h la lumière de la morale sociale. En laissant complètement de côté la valeur objective de la base sur laquelle l'Eglise appuie son édifice, il est d'une importance décisive qu'elle apporte à l'évolution — dans les justes limites — la contribution qu'elle est capable de lui apporter.
L'Eglise a une grande responsabilité morale, dont ses représentants, par suite d'un étrange aveuglement, ne paraissent justement pas se rendre clairement compte dans ces derniers temps. A mesure que les lumières et les connaissances s'étendent à des cercles plus larges, il est inévitable que le doute sur les assertions dogmatiques de l'enseignement ecclésiastique et que leur critique s'étendent aussi de plus en plus. Les ditricultés intellectuelles soulevées par la foi religieuse deviendront sensi-
* Voir par exemple l'intéressante description donnée par Taine du développement de l'Eglise en France depuis la Révolution. Le Régime nouveau, 11, p. 89-1 .M.
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bles à un nombre d'hommes de plus en plus grand. Mais l'Eglise ajustement encore aggravé son point de vue dans ces derniers temps : « Sans foi religieuse pas de morale ». De ce point de vue, ' l'Eglise est obligée de regarder comme une conséquence rigoureuse que rejeter la foi, c'est se précipiter du même coup dans la bestialité. D'ailleurs l'apôtre saint Paul n'a-t-il pas déjà prononcé ces fatales paroles : « Si le Christ n'est pas ressuscité, alors buvons et mangeons, car demain nous serons morts. ))'si ce& idées devaient prendre de l'extension — et certains prédicateurs font pour cela tout ce qu'ils peuvent — l'avenir nous offrirait des perspectives peu rassurantes. L'Eglise ne voit pas à quel jeu de hasard elle s'en remet ici. Dans sa confiance aveugle en la victoire de ses dogmes, elle met tout sur cette carte unique. Si utile qu'elle ait pu se montrer par ailleurs à l'humanité, ello aura de sérieux comptes à rendre si la direction orthodoxepiétistc doit continuer à déterminer son attitude à l'égard des masses, dont elle est encore à présent la conductrice et l'éducatrice spirituelle la plus considérable. Ces comptes lui seront demandés au nom de l'humanité. Car toute Eglise, quelque superbe nom qu'elle s'attribue, n'est en comparaison de l'humanité qu'une secte. L'Eglise est faite pour les hommes, non les hommes pour l'Eglise.
L'Eglise tend à faire dépendre les questions morales de prin> cipes dogmatiques et c'est pour cette raison surtout qu'il est nécessaire d'imposer des limites précises à son action. On ne méconnaît point pour cela la grande influence éducative qu'elle exerce sur ceux qui s'y rallient. Quand les idées morales sont incapables d'agir par leur seule force, elles peuvent le faire comme éléments de la religion, et quand les cultures intellectuelle et esthétique ne réussiraient pas d'autre façon, elles sont quelquefois possibles sous la forme religieuse. Pour bien des gens appartenant à toutes les classes de la société, la religion représente encore aujourd'hui le résumé de toute culture mentale. Il s'en faut de beaucoup que seule « la multitude » ne puisse se passer de religion. On rencontre des esprits critiques et des incrédules aussi bien parmi les paysans et les ouvriers que parmi les gens dits cultivés, et c'est souvent chez eux que la critique et le doute ont précisément le plus de justesse et de sérieux, parce qu'ils proviennent d'une pensée et d'une expérience non pi'évenues. Il y a parmi « la foule » bien plus de gens