XXXIII. — 4. L'ÉGLISE ET L'ETAT
gardant ceux dus à sa situation d'Eglise nationale. Elle voudrait laliberté entière d'arranger ses afl'aires et de s'administrer à sa guise ; et cependant elle réclame en même temps le plus d'influence possible sur la vie civile et le plus grand soutien possible de la part de l'Etat. Gomme on l'a fait remarquer avec raison*, l'Eglise élève souvent aujourd'hui, au nom de la liberté religieuse, des prétentions qu'elle dérivait autrefois de sa mission divine. Ce n'est pas le catholicisme seul qui se sert ainsi du nom de la liberté *. Notre Eglise protestante nationale s'est otïusquée, tandis que les diverses sectes avaient le droit d'arranger leurs affaires à leur guise, d'être la seule* association confessionnelle du pays h ne pas jouir de la liberté religieuses^ ! En d'autres termes, l'Eglise préférerait avoir à la fois grosse écorce et gros fruit, sans songer que l'un exclut l'autre. D'une manière générale, nos modernes théologiens paraissent éprouver les plus grandes difficultés à comprendre un dilemme. C'est seulement à la condition de devenir une association toute privée que l'Eglise pourra obtenir de s'administrer à peu près à sa guise. Si elle accepte le soutien de l'Etat, les circonstances ne sont plus les mêmes.
Une scission complète entre l'Eglise et l'Etat serait-elle un bien? Gela dépend des conditions dans lesquelles elle se produirait. Il ne faut pas croire, comme l'ont fait notamment beaucoup de libres penseurs, que ce soit là un moyen magique,capable de résoudre toutes les difficultés de la question religieuse. L'importance exagérée qu'on a attribuée à la séparation de l'Eglise et de l'Etat tient à l'importance exagérée qu'on accorde en général à ce dernier. Parce que l'Etat se retirera de l'Eglise, les problèmes religieux ne disparaîtront pas du même coup, tant que l'Eglise aura encore des racines dans le peuple. Le lien qui unit l'Eglise et l'Etat deviendra probablement de plus en plus lâche. Déjà maintenant des forces spontanées travaillent avec ardeur et en grand nombre au service de l'Eglise. Il n'est pas jusqu'à la plus figée de toutes les Eglises d'Etat, celle d'Angleterre, qui ne s'appuie maintenant en grande partie sur le (( volontarisme '^ ». Les Etats-Unis de l'Amérique du Nord
* Zeller : Staat ami Kirche, p. 132.
- Ketteler : Freiheit, Autoritiit and Kirche, p. 159 sqq. ' Mautensex : Social Etik, p. 417 sqq.
* Arthur Elliot : TUe Slafe and Uie Chiirch. Londres, 1882, p. 127 sqq.
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nous offrent d'ailleurs un remarquable exemple delà façon dont l'Eglise, ou les Eglises ont, depuis leur séparation d'avec l'Etat, en restant sur le terrain de la liberté, conservé et augmenté leur influence spirituelle et leurs moyens matériels. « Dans l'espace de trois générations, la démocratie américaine a réalisé l'entière séparation de l'Eglise et de l'Etat, réforme qu'aucune autre nation n'a jusqu'ici tentée.... Une bonne part de l'énergie morale épargnée par trois générations en vue des nécessités matérielles provient de la réalisation du système de la complète liberté en matière religieuse*. » La société nord-américaine est depuis longtemps imprégnée de l'esprit de liberté religieuse, la pensée libre et personnelle y est en général prisée si haut, et l'opinion publique est une si forte garantie contre tout empiétement possible, que l'on ne ressent pas le besoin d'une influence humanisante de l'Etat. Sur ce point comme sur tant d'autres, les conditions sont très dilférentes dans les pays européens, qui ont vécu si longtemps sous une administration hiérarchique et aristocratique, de ce qu'elles sont en Amérique. Si l'Eglise devait être un jour complètement séparée de l'Etat, il faut espérer qu'alors la liberté religieuse aura assez profondément imprégné l'âme populaire, et que les exigences du peuple à l'égard des éducateurs religieux seront assez grandes, pour rendre impossibles les dangers qu'entraînerait prése^itement cette séparation.
Paroles de lAméiicdin Chakles W. Eliot, citées par James Bryce : The American Commonweallh. Londres, 1888, 111 p. 347 s«jq.