DE LA PHILANTHROPIE
1. Rapports de la culture pliilanthropique avec la culture matérielle et idéale. — 2. Son indépendance. — 3. Les droits humains des malheureux. — 4. Rapports entro le donateur et le donataire. — 5. Inconvénients de la philanthropie confessionnelle.
1. — Si culture signifie élaboration el développement des données naturelles, il doit y avoir aussi une culture philanthropique. Le besoin do soulager les souffrances des autres hommes et d'augmenter leur joie est un besoin tout aussi humain que celui de se conserver soi-mèine ou de développer son intelligence et son imagination. La culture philanthropique a, comme la culture matérielle et idéale, pour but de développer et d'organiser un coté essentiel de la nature humaine.
La tache de la culture philanthropique c'est de travailler à faire participer le plus grand nombre possible aux biens résultant de la culture matérielle et idéale. Aussi bien dans l'une que dans l'autre de ces cultures, une tendance restrictive peut s'accuser, de manière à ne laisser participer à leurs biens que des cercles limités. Les efforts philanthropiques expriment une tendance expansive, allant vers le dehors, qui attache du prix non seulement à la production, mais aussi à la plus large distribution possible des biens. Nous avons déjà précédemment, dans les grands problèmes sociaux relatifs à la culture matérielle et idéale (voir en particulier XXV, 3; XXVIII, 5; XXXII, o), rencontré cette tendance expansive. C'est elle à vrai dire qui donnait à ces problèmes une nature moi^ale.
Aussi le besoin que satisfait la culture philanthropique est-il plus immédiatement et plus directement moral et social que les besoins satisfaits par la culture idéale et matérielle. La synir pathie peut en effet suffire à rattach(^r l'individu aux autres, avant même qu'un travail de culture commun ait élabli entre eux un lien externe. Mais elle peut aussi produire l'union d'une manière indirecte, et c'est de cette influence indirecte qu'il sera surtout question ici. La sympathie ne crée pas seulement une union entre le donateur et le donataire, mais encore entre tous ceux qui donnent en commun, entre tous ceux que leur sympathie pousse à travailler dans le même sens, pour soulager la misère matérielle et morale. Use produit une classe particulière de lins et de taches capables de grouper les forces et de développer l'union par l'action commune.
il. — On pourrait cependant, de deux manières très différentes, essayer de soutenir que les efforts philanthropiques ne doivent pas former dans la morale sociale un groupe distinct.
D'un coté la morale entière, pourrait-il sembler, est à vrai dire une théorie de la culture philanthropique. Si la sympathie universelle et désintéressée est la base psychologique supposée dans l'appréciation morale, il semble qu'aucune partie de la morale ne puisse ne pas être une expression de cette sympathie et ne pas satisfaire le besoin d'assister et de soulager. Pourquoi dès lors consacrer une section spéciale à la culture philanthropique? — Cette thèse pourrait se résumer dans cette maxime : c La seule chose nécessaire est la charité. » Belle formule, mais inexacte, car là précisément où la charité doit et peut faire quelque chose, il faut le concours de forces et de facultés diverses, pour accroître le bien de l'univers. Le bien ne consistet-il pas justement dans le développement aussi complet et harmonieux que possible des facultés et tendances du plus grand nombre possible d'hommes? Aussi la culture matérielle et morale, la famille et l'Etat conservent-ils leur valeur propre. On ne saurait détruire toutes les forces et tendances de la nature humaine, exception faite pour la seule charité. Ce serait effacer les diversités personnelles et appauvrir la vie humaine. En tout cas, la charité serait obligée de réclamer elle-même qu'on les rétablit. Elle doit ennoblir le travail de culture, mais non le remplacer ou en faire un simple moyen. Le travail, l'art et la science ont d'abord leur valeur comme expressions d'intérêts
profonds, et c'est seulement parce qu'ils ont aussi une valeur indépendante qu'ils acquièrent en outre une importance morale. Il y a des philanthropes capables d'un grand dévouement et de beaucoup d'énergie, mais qui méprisent et rejettent tous les efforts de culture n' « améliorant » pas directement et immédiatement les hommes et leur condition. Ceux-là considèrent la science et l'art comme les manifestations d'une jouissance et d'une frivolité égoïstes. On raconte du Père Mathew, l'apotre irlandais, qu'il redoutait les connaissances, la liberté intellectuelle et morale, presque autant que l'eau-de-vie. Bien des philanthropes aussi n'ont pas le sens de l'importance d'une lutte personnelle et active pour l'existence dans les classes deshéritées. On voudrait bien les assister, mais on s'irrite que la classe des malheureux s'organise pour arriver à faire aboutir ses revendications dans la société, par exemple au moyen des grèves. Une charité sincère croira au contraire justement à l'importance d'une vie librement développée, et se réjouira de toutes les formes diverses sous lesquelles les forces humaines se déploient, alors même qu'elles impliqueraient une responsabilité et des dangers.
D'un autre coté, on pourrait soutenir que le mieux c'est de ne pas laisser du tout la sympathie se manifester d'une manière immédiate, a Le bien de l'espèce et de l'individu, diton alors, s'augmente par le travail au service de la culture. Plus on produit de biens matériels et idéaux, plus est grand le capital dont l'humanité peut disposer. Or c'est là l'important. Donc point d'intervention directe, point d'activité immédiatement consacrée à la philanthropie, mais une activité énergique dans le domaine de la culture matérielle et idéale ! » — Cette thèse oublie avant tout que la production d'un capital pour l'espèce ne suffit pas; il s'agit de savoir comment ce capital est réparti entre les membi-es de l'espèce. S'il y a des hommes qui, dans cette répartition, restent les mains vides, l'assistance et l'intervention immédiates sont indispensables. Et ce n'est pas seulement l'organisation de la société qui amène constamment la misère et le malheur par une distribution inégale ; ils résultent encore du cours de la nature, indépendamment des arrangements humains et de l'humaine volonté. Si haut qu'on puisse concevoir la culture parvenue, il est bien difficile pourtant qu'elle arrive jamais à tarir la source de misère ol d'infortune
ni!
460 XXXIV. — 3. NATURE Kï IMPORTANCE DL: LA PlilLANTIlROPIIi:
qui se trouve clans les conditions de riionnne en tant qu'être naturel. De plus, tout le monde n'a pas le moyen de prendre part au travail de la culture. C'est un bonheur et un privilège d'appartenir au nombre des ouvriers poursuivant ce travail, et c'est nn devoir spe'cial de faire (»n sorle que ce bonheur soit donné au plus grand nombre possible.
3. — Les deux opinions contraire que nous venons de critiquer ont une étroite connexité avec les deux aspecls distincts présentés par la lutte pour l'existence.
L'une (\n| entièrement absorbée par les soufTi-ances qu(^ la lutte pour l'existence apporte avec soi. Les êtres dont la force et la nature ne répondent pas aux exigences des circonstances périssent, après avoir traversé une période plus ou moins longue de douleurs. Lc^s faibles sont piétines dans l'ardeur du combat, et les fatigués s'allaissenl avant sa lin. La charité «à son premier éveil se tourne tout naturellement avec ardeui* pluhM vers ces êtres soutirants, affligés, opprimés. Elle ne se borne pas à les rechercher, à se sacritier pour eux, mais elle voit encore d'un mauvais œil les heureux, les satisfaits. Elle tinit par faire consister le seul vrai sentiment qui convienne à la vie dans les pleurs et les gémissements. Non conteide deconsoN-rles hommes de leurs maux, elle essaie même de leur persuadej- qu'ils y ont trouvé le vrai sens delà vie. Par là elle s'embarrasse dans une remarquable contradiction, puisqu'elle s'elïorce constammeni de soulager les soullVances et par suite de faire sortir Thonnue de l'état qui serait suivant elle l'état normal.
L'autre opinion est surtout frappée de ce que K s nouvelles formes de vie se développent grâce à la lutte pour l'existence, (rest un fait que les circonstances ont leurs exigences et que les individus ou les races incapables d'y satisfaire doiveni périr tôt ou tard. L'intervention, fùt-elle la mieux intentionnée, n'aboutit qu'à prolongea* les soutlrances d(^s condaiiinés à mori, et empêche l'espèce de profiter comme elle le devrait d(î ses expériences. On porte remède en tel lieu particulier à tel mal momentané, sans voir qu'on amène souvent ainsi des inconvénients graves et du mal en d'autres points, et (ju'on retarde ou arrête l'évolution des êtres capables de progrès. Comme une horde d'Indiens est souvent obligée, dans ses chasses et ses expéditions guerrières, d'abandonner à leur sort les enfants, les débiles et les vieillards, pour ne pas être gênée dans la
liberté de ses mouvements, de même le genre humain, dans sa grande marche en avant, ne doit pas s'embarrasser des traînards. Plus on occupe de forc<'s aux ambulances, moins il y en a de disponibles pour la bataille.
Ces deux manières de voir se concilient fort bien entre elles, (M d'ailleurs s'associent en fait dans l'évolutionnisme moderne. Chaque être vivant doit pouvoir s'adapter aux conditions vitales. Cette adaptation a lieu de deux façons, l'une directe l'autre indirecte. L'adaptation indirecte consiste en ce que les individus et les races incapables de triompher des circonstances s'affaiblissent et périssent. L'adaptation directe consiste dans l'éveil et le développement de facultés nouvelles, capables de triompher des circonstances. Plus l'individu se trouve à un haut degré d'évolution, plus est grand le jùle de cette adaptation directe, dont la culture humaine est la forme la plus éh^vée. Toute culture matérielle et idéale est une forme de l'activité gi'àce à laquelle l'homme devient maîtres des conditions vitales. Pourtant l'adaptation indirecte ne cesse pas d'agir, et c'est précisément la tache de la culture philanthropique d'empêcher qu'elle prenne une forme aussi brutale qu'aux étapes inférieures de l'évolution. Nulle part la véiitable humanité n'apparaît sous un aspect aussi original que dans le soin et la compassion accordés aux germes et aux formes de vie sans cela destinés à périr. Adoucir les suites de la lutte pour l'existence est une tache que riiomme se donne dès qu'il a dépassé les étapes les plus grossières ; et cetl(^ tâche n'est que le prolongement des instincts portant l'animal à travailler et à se sacrifier pour ses petits. Les malheureux appartiennent à l'espèce autant que les bien portants et les vigoureux. Il ne faut pas attachta* ses regards exclusiviunent sur l'un ou l'autre côté; il en résulterait, dans l'espèce, une dualité contraire à la charité universelle. Bien qu'on puisse reprocher au bouddhisme et au christianisme de s'être trop uniquement préoccupés de la souffrance et de l'infoitunc dans le monde, au point de ne pas voir l'importance de l'activité de culture, et bien que la compassion et la charité aient existé dans le monde avant ces religions \, ce n'en reste pas moins leur éternel mérite d'avoir
* Les théologiens orthodoxes ne se contentent pas de montrer que les vertus des païens n'étaient que des vices hrillants, mais ils leur refusent encore des vertus qu'ils ont réellement possédées. Ainsi M.\rtexsen écrit :
sauvegardé les droits humains des malheureux. Ces religions ont dirigé les regards des hommes sur des côtés de la vie d'où ils ont un penchant naturel à se tenir éloignés. Par là elles ont appris aux hommes à connaître pour la première fois la vie comme il faut. Aussi, malgré leur idéalisme excessif, ces religions universelles ont-elles pourtant im caractère nettement réaliste. La charité qu'elles ont proclamée prit souvent un caractère passif et sentimental, et ne fut pas toujours propre à ennoblir l'œuvre de la culture; toutefois, dans sa véritable essence, elle est une forme nouvelle de force mentale, la manifestation d'une vie interne surabondante, capable de supporter un fardeau plus lourd que celui imposé à l'individu par sa destinée personnelle. Elle ne redoute aucune dégénérescence de l'espèce, parce qu'elle n'abandonne pas les malheureux h leur sort. Elle veut prolonger le plus possible la lutte pour l'existence, elle ne capitule pas aisément devant la mi.sère, et se montre capable <le protéger et d'utiliser des possibilités de progrès là ou un œil indillerent ne les soupçonne pas. Elle ne craint aucun ralenti Dans le paganisme, la pitié était morte et inconnue » {Individuel Eiik, p. 304), et il dépeint comment « les nombreux hôpitaux et fondations charitables naissent subitement comme une chose nouvelle et inconnue du paganisme, dès que le christianisme se répand dans l'empire romain. Car nul parmi tous les riches, nul parmi tous les sages païens n'avait jamais pensé à rien de pareil pour soulager ses frères malheureux, mais ils les abandonnaient à leur destin » (Social Elik, p. 160 sqq). C'est historiquement mexact. Pour savoir que l'esprit de pitié n'était pus inconnu des païens, il suffit d'avoir lu l'Odyssée : les pauvres, les étrangers et les mendiants étaient mis sous la protection de Zeus, comme il est dit, avec un sentiment profond, en plusieurs passages. A Athènes, la pitié 'avait son autel particulier ; l'Etat entretenait ceux qui par faiblesse corporelle étaient incapables de s'entretenir eux-mêmes, et des particuliers charitables considéraient comme un devoir d'assister les pauvres. Dans sa description de la peste d'Athènes. Thucydide raconte que beaucoup de gens, sans se laisser arrêter par le danger de la contagion ou l'aspect repoussant de la maladie, entraient dans les maisons pour soigner les malades Dans les « Lois » de Platon (p. 7^9-730), on insiste avec force sur les devoirs envers les étrangers, les gens sans amis et les mendiants. Ces proscriptions venaient de l'ancienne morale arienne d'où elles passèrent dans la grec(iue (voir Leist : Alt-arisches Jus (jentium). — Il n'est pas vrai davantage que les hôpitaux et les établissements charitables fussent pour le paganisme choses entièrement nouvelles et inconnues. A l'époque des empereurs romains notamment, et surtout sous l'inHuence stoïcienne, s'élevèrent toute une série d'établissements et de fondations destinés aux esclaves, aux enfants et aux indigents. — Cf. L. Schmidt : Die Ëthik dev alleu Griechen II, p. 289 sqq. — Sghiern : Oni Humaniteten i den ûldre romerske Keiserlovf/niving (L'humanité dans la législation des premiers empereurs), Ilistoriske Studier. IL
tissement dans l'évolution par suite du secours qu'elle accorde aux retardataires. Le but en efîet ne réside pas dans l'avenir seul. Une génération particulière n'est pas un simple moyen ou un simple terme de transition pour les générations futures ; sa misère et ses souîïrances propres pèsent aussi dans la balance, comme un poids indépendant, lorsqu'il s'agit déjuger la valeur de la vie. Telles sont les raisons qui fondent la légitimité et l'importance de la culture philanthropique.
4. — L'amour est souvent aveugle et,, dans ce cas, le bien qu'il fait dépend du hasard. Comprendre les circonstances réelles et avant tout le naturel et la situation du donataire est une condition nécessaire pour que l'amour n'amène pas d'effets funestes (cf. XII, 2). L'amour peut se développer de manière à ne faire qu'un avec la justice (III, 9; X, 4). Il repose sur cette conviction que la personne assistée possède un centre, une force propres devant être amenés à déployer une activité indépendante. Aussi ne met-il aucune distance entre le donateur et le donataire ; le don n'est pas offert de haut, l'indépendance du donataire est reconnue. La charité se distingue par là de « la grâce » et de « la miséricorde », qui ne sont pas des concepts moraux. Le concept de « la grâce » nous montre par un remarquable exemple comment des points de vue tout opposés peuvent agir l'un sur l'autre précisément en raison de leur opposition. Quand on conçoit l'amour comme une grâce, on veut établir la plus grande opposition possible entre elle et cette sorte d'obligeance qui est la réciproque de services reçus ou qui résulte de ce qu'on sent sa propre puissance limitée. La grâce c'est le fait d'un homme ayant plein pouvoir sur d'autres et tellement au-dessus d'eux qu'il ne saurait absolument rien en recevoir. Cette idée tire son origine de la guerre : elle exprime en effet la situation du guerrier victorieux vis-à-vis de son ennemi désarmé. La grâce c'est la renonciation du vainqueur à l'usage de sa puissance. Mais, au point de vue moral, il ne saurait jamais se présenter aucune situation où le droit personnel du donataire soit complètement évanoui et où le donateur joue le rôle de commencement absolu. Tous deux sont des membres de l'espèce et soumis aune loi commune qui assigne à chacun son droit. Le donataire ne cesse jamais d'être un homme et le donateur ne sera jamais plus qu'un homme. Aucune dualité profonde ne saurait exister entre eux/
Que le donateur ne soit jamais un commencement absolu, il est aisé de le montrer. Il n'est pas lui-même l'auteur des conditions favorables dans lesquelles il a commencé la lutte pour la vie et qui lui ont permis d'arriver où il est. Il se trouve ainsi avoir envers l'espèce des obligations dont il ne peut s'acquitter qu'en assistant les autres dans leur lutte pour la vie. Au surplus, peut-être a-t-il été, consciemment ou non, cause que les conditions d'autres hommes n'ont pas été aussi favorables qu'elles l'eussent été sans cela ; ou bien les conditions favorables dont il a profité tiennent-elles à une organisation sociale ne satisfaisant pas complètement aux exigences de la justice. K.\NT pose cette question : la faculté de la bienfaisance n'est-elle pas en majeure partie une suite de l'injustice de l'Etat, produisant une inégalité dans l'aisance, qui rend à son tour la bienfaisance nécessaire? El, dansées conditions, l'assistance prêtée par le riche aux pauvres mérite-t-elle encore le nom de bienfaisance i? — L'histoire montre que la pauvreté augmente surtout lorsque des institutions traditionnelles périssent, sans être remplacées par d'autres pouvant fournir un secours analogue à celui des premières. Ainsi le paupérisme s'est développé au moyen âge après l'abolition de l'esclavage personnel, plus tard par suite de la cessation du servage et de l'abolition de la contrainte corporative, c'est-à-dire, en somme lors du passage du travail gêné au travail libre-. L'esclavage, le servage et la contrainte corporative s'accordaient mal avec les exigences de la justice; mais il n'était pas plus conforme à la justice parfaite qu'ils fussent abolis sans qu'apparussent de nouvelles formes capables de rendre des services analogues (cf. XXIII, 4). L'individu hérite ici de la dette contractée par l'espèce, puisqu'il la continue et qu'il profite de ses suites. Vue par ce côté, la culture philanthropique apparaît comme un effort pour réparer des omissions et payer des dettes. Fuédéric XiETzscHE a voulu dériver la grande misère et la grande détresse qui se rencontrent dans le monde européen de la « morale des esclaves », laquelle conserve la vie des faibles et des malades aux dépens des forts, des bien portants. Contre cette opinion on a fait remarquer, certes avec pleine raison, que si le nombre des
* Tugendlehre, § 31 .
* Cf. Leckv : History of European Marais, II, p. 7£-8
Selfgovernineni in Enyland, 3« éd. p. 200.
— Gneist : Das
malades et des malheureux s'est accru, cela vient justement en grande partie de l'exploitation des faibles par les forts recommandée par Nietzsche dans sa « morale des maîtres ». Les « maîtres » admirés par Nietzsche sacrifient avec une 'conscience « tranquille » la santé et l'honneur des autres au profit de leur jouissance ou intérêt propres K
On peut encore ajouter que le droit de propriété individuel — comme on l'a fait voir plus haut (XXVI, 15) — n'est moralement fondé que si la propriété est considérée comme un moyen, confié à l'individu pour accomplir grâce à lui une tùclie sociale. Ce qu'on appelle bienfaisance n'est pas alors quelque chose d'absolument nouveau, une vertu toute particulière, mais une conséquence naturelle, un simple devoir.
5. — La grande importance que le bouddhisme et le christianisme ont eue dans l'histoire de la philosophie, et qu'ils ont encore aujourd'hui, n'est pas seulement restreinte par l'aveuglement de la compassion et de la sympathie excitées ^, mais encore par ce fait que les oeuvres charitables justement les plus grandioses avaient pour fondement des motifs en grande partie religieux. Si la charité se fonde sur des motifs religieux, un intermédiaire surgit entre le donateur et le donataire. L'œuvre charitable ne jaillit plus immédiatement de la compassion, mais elle prend le caractère d'une pénitence. Les dons faits aux pauvres étaient moins faits pour eux que pour gagner le ciel. Les aumônes — disait-on au moyen âge — sont d'une multiple fécondité ; elles effacent les péchés, comme l'eau éteint le feu ^. La raison pour laquelle le zèle charitable se refroidit pendant un temps vers la fin du moyen âge fut en partie que la Réforme fit s'évanouir la croyance au pouvoir des bonnes œuvres de racheter les péchés. Les pauvres étaient un simple moyen ou objet d'exercice pour la contrition : l'essentiel était qu'on s'enlevât quelque chose à soi-même, non que les autres reçussent quelque chose. C'est pourquoi de ce point de vue on voit souvent d'un mauvais œil les efforts ayant pour but de
' F. TôNNiEs : Der Nietzsche-Kullus. Leipzig, 1897, p. i09.
' On a même pu soutenir que l'Eglise, par ses aumônes déraisonnables^ a produit une grande partie du mal auquel elle cherchait à porter remède. F. Raumer : Geschichte der Hohenstaufen, VI, p. 578. Lecky : Ilistory of European Morals. Il, p. 101.
' Raumer, op. cit., p. 575. — Lecky, op, cit., p. 85, 99.
HôFFomc. — Morale.
rendre les aumônes superflues. C*est la raison pour laquelle le politicien irlandais et fervent catholique O'Gonnell était médiocrement satisfait de la moderne législation sur les pauvres : il regardait la mendicité comme une chose sacrée en elle-même, qu'il serait impie de supprimer. « La conception moyenâgeuse des mérites de l'aumône devait nécessairement amener à regarder les mendiants avec des yeux indulgents. On ne les tenait nullement pour le rebut du genre humain; nu contraire, la mendicité était considérée comme une vie agréable à Dieu. On pourrait se demander après tout si les véritables bienfaiteurs étaient les donateurs ou non plutôt les mendiants. Ceuxci donnaient en efl'et aux gens l'occasion de distribuer des aumônes et favorisaient ainsi leur salut éternel : des dons faits dans le temps vous étaient remboursés (*n monnaie d'éternité. Et Ton n'examinait point d'un œil critique si les mendiants étaient dignes ou non; dignes et indignes, on donnait à tous sans distinction. * »
Un autre inconvénient des motifs religieux, c'est de faire tout naturellement dépendre l'aptitude au secours de la foi dogmatique. La philanthropie est limitée par la confession religieuse. Mais ce sont là des bornes étrangères à l'essence de la charité et des entraves à son libre déploiement. De plus, c'est accorder une prime à l'hypocrisie de faire d'une confession déterminée ou peut-être même de la simple participation à certaines céiémonies une condition ou du moins une circonstance favorable pour obtenir des secours.
Aussi importe-t-il extrêmement pour la morale que la philanthropie s'affranchisse des barrières confessionnelles. Il semble que la plupart des hommes aient encore besoin aujourd'hui de motifs théologiques pour exercer vraiment la bienfaisance. Ce ne sont pas seulement les catholiques du moyen âge qui s'entendaient au marchandage avec le ciel, ne donnant rien sans recevoir une garantie suffisante de compensations dans l'audelà. On trouve aussi chez les protestants assez de traces d'une pareille « préoccupation de l'autre vie » (other- worldliness). D'autre part, en ce qui touche ceux dont les croyances brisent les barrières confessionnelles, leur faculté de compassion et de
* M. H. NiELSEN : Fattigplejen i Danmark for Reformationen. Aarbog for dansk KuUurhistorie, 1895 (L'assistance au Danemark avant la Réforme. Annales pour l'histoire de la culturiî danoise), p. 85.
dévouement ne croît pas toujours en même temps que leur sens critique. Les succès de l'intelligence ont lieu souvent aux dépens du sentiment, et il pourrait sembler que l'étroitesse théorique fût la condition de l'expansion pratique. — Mais la charité, qui a triomphé de tant de difficultés, triomphera bien aussi de celle-là. Bien que née dans une crèche, elle grandira et s'efl'orcera de pénétrer le monde entier.