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LE PEUPLE ET L'ÉTAT

1. Rapports de l'Etat avec la famille et la libre association de culture. — 2. Un peuple doit son origine à la communauté du sort et de l'activité, qui engendre la communauté des mœurs. — 3. Le sentiment national comme sentiment de contraste. — 4. Le sentiment national comme instinct. — 5. L'Etat c'est le peuple organisé.

1. — Si Ton veut opposer d'une manière tranchée TElat à la famille et à la libre association de culture, sa caractéristique la plus claire est le pouvoir de contraindre. Toutefois, c'est aussi là seulement où cette opposition doit être établie de la manière la plus tranchée que cet élément apparaît avec une telle force. La puissance demeure toujours à Tarrière-plan ; mais si elle forme l'unique lien, l'Etat est bien près de se désagréger. L'essence de l'Etat nous apparaît seulement dans toute son étendue véritable quand nous le voyons capable d'exciter des sentiments et des mobiles susceptibles de vaincre même ceux qu'excitent les relations familiales et les fins de culture : comme, par exemple, quand l'individu sacrifie à l'Etat non seulement sa propre vie mais encore le bien de sa famille, ou que l'artiste et le savant subordonnent les intérêts de leur profession au bien de la patrie. Si l'Etat est capable de susciter de pareils sentiments, c'est uniquement parce que sa conservation et son action sont des conditions nécessaires pour atteindre de grandes fins, universellement humaines. Nous l'avons déjà vu précédemment, puisque l'étude tant de la famille que de la libre association de culture nous a conduits à mettre en relief des tâches que l'Etat seul pouvait remplir. Ce faisant, nous avons déjà pré-

supposé une certaine notion de l'Etat, qu'il s'agit maintenant de développer, et cela de manière à ce que l'opposition de l'Etat aux autres formes sociales, aussi bien que son étroite connexion avec elles, puissent trouver leur justification. Une élude des rapports entre le peuple et l'Etat sera nécessaire à cet effet.

2. — En parlant de la famille et de la libre association de culture nous n'avons pas tenu compte de ce que, dans la réalité, elles se présentent toujours au milieu d'un ensemble historique et national déterminé. Aux degrés les plus primitifs de l'évolulion, on ne saurait tirer, entre la famille, l'association de culture et l'Etat, aucune ligne de démarcation précise. Dans la horde ou la tribu, telles qu'elles apparaissent aux premiers degrés de l'évolution, ce qui domine ce sont les liens du sang, encore qu'ils ne soient pas toujours les seuls traits d'union. L'étranger qui veut être traité en ami et reçu dans la communauté doit devenir participant, au moins sous forme symbolique, du sang commun. La horde primitive est en même temps une association de culture, si culture il y a dès ce degré. Le travail est exécuté en commun, et les biens sont la propriété commune de toute la horde. La culture idéale est représentée par la croyance aux dieux de la race. Enfin, la horde est un petit Etat, puisqu'elle se rassemble pour opposer une commune résistance aux ennemis du dehors, et que le père de famille ou le chef exerce le pouvoir à l'intérieur pour dompter les récalcitrants. Il en est ici comme partout : les diversités nettes et tranchées apparaissent seulement au cours de l'évolution et ne sont point saisissables dès le début.

Une horde n'est pas encore un peuple : elle le devient seulement au moment où se développe un sentiment de communauté plus conscient qu'il n'en peut exister quand on se fractionne aussi vite en petits groupes qu'on se rassemble pour se prêter un mutuel appui au moment du danger. Un ensemble de souvenirs et une tradition établie sont une condition de la naissance d'un peuple. Tout sentiment de communauté (cf. XIII, 3 et passim), y compris le sentiment national, naît de la communauté du sort et du travail. Or la première condition d'une pareille communauté c'est que tous résident dans le même pays. La nature de ce pays détermine la nature identique du travail, des dispositions physiques et morales, des craintes et

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