‹ Morale [microform]Chapitre 221 sur 284 · LE PEUPLE ET L'ETAT · texte numérisé non relu

LE PEUPLE ET L'ETAT

tlos joies'. Même un peuple nomade a pourtanL des lieux où il revient de temps en temps; d'où une certaine liaison entre ses souvenirs. S'il n'a pas habituellement de propriété fixe, du moins a-t-il les lombeaux de ses ancêtres, auxquels il se sent attaché et autour desquels il tourne comme autour d'un centre-. Peu importe la raison première du rassemblement de la horde — que ce soit l'idenlité de fdiation, la réunion de plusieurs individus errants, ou l'assujettissement d'une horde plus faible par une autre plus forte. L'essentiel c'est qu'il se produist' une vie d'ensemble, que, sous l'influence de la destinée et do l'action communes, se développe une vie intellectuelle et affective commune. La communauté de langue n'est souvent ellemême qu'un résultat de cette vie d'ensemble, et c'est seulement aux degrés supérieurs de l'évolution qu'elle peut jouer un rôle décisif La langue n'est pas toujours l'essentiel. L'exemplr du peuple suisse nous montre que les limites du sentimeni national et celles de la langue ne coïncident pas nécessairement. Le principal est qu'il se développe une conscience commune, et il suftit pour cela de la communauté de l'histoire.

La communauté de la destinée et de l'action développe dans un groupe humain des habitudes et des mœurs communes. La vie s'arrangr' spontanément d'une certaine façon et dans certaines directions déterminées. Ces formes nées spontanémeni exercent à leur tour une action déterminante sur l'avenir, et cela non seulement d'une manière inconsciente, mais aussi par suit»' d'un besoin et d'un sentiment plus ou moins conscients. On éprouve le besoin d'exécuter dans les mêmes circonstances la même action delà même façon. Culture du sol, chasse et guerre, vêtements et armes, mariage, éducation, culte des dieux, vengeance et plaisirs — tout cela s'arrange moins d'après le mod«' indiqué par la raison et la réflexion que suivant l'usage adopt»' par les ancêtres. Un écart ou un obstacle peuvent exciter un»' passion semblable à celle éprouvée par l'animal, lorsqu'il esl empêché d'exécuter un acte instinctif Celui qui veut introduire

* Sur les conditions de la formation d'un peuple, voir Spencer : Pmiciples of Sociology, II, p. 265-287. i^Political intégration).

* Cf. Hérodote, iV, 127, où les Scythes évitent le combat avec les Perses, parce qu'ils n'ont ni villes ni terres cultivées à défendre; ils ne combattraient que si les Perses découvraient et détruisaient les tombeaux do leurs ancêtres. Au premier livre de Moïse, chap. .\.\iii, Abraham, qui vit habituellement en nomade, achète un champ pour enterrer Sarah.

une coutume nouvelle fait scandale, et c'est avec un étonnement mêlé d'irritation qu'on observe les mœurs et les coutumes des autres groupes humains. C'est, pourrions-nous dire encore, la moralité positive commune (voir I, 2) qui, de concert avec les souvenirs communs, transforme un groupe humain en un peuple.

3. — Le sentiment national n'atteint une conscience claire et complète qu'en se heurtant et s'irritant contre les étrangers. Une loi psychologique veut qu'un contraste plus ou moins fort soit nécessaire pour donner à un état de conscience son caractère nettement marqué. Aussi bien l'histoire nous montre-t-elle que le sentiment national n'a pu réunir qu'en séparant : il a réuni parla conscience d'une originalité commune, laquelle a été surtout éveillée par un sentiment commun d'irritation, de mépris et d'hostilité contre l'étranger.

Au début, la cause active est plus qu'une antipathie d'ordre esthétique. Tout ce qui est étranger ou inconnu peut, aux étapes primitives, exciter la crainte ou la haine, comme susceptible de mettre en danger la vie, la propriété et la liberté. Dans tous les cas, pour plus de sûreté, on se met sur la défensive. Mais, iors même que la crainte disparaît, l'antipathie subsiste. Du point de vue de l'orgueil national, on juge avec malveillance lout ce qui est étranger. Deux systèmes moraux sont ici en présence, en chair et en os ; une conciliation ou un accord seront seulement possibles grâce à une évolution historique amenant une communauté du sort et du travail. Une cohabitation longue et paisible est nécessaire pour faire voir que l'élément étranger a sa valeur propre. Un élargissement de la sympathie et des idées doit se produire.

Le sentiment national ne peut avoir toute son ardeur que s'il se manifeste avec la force aveugle de l'instinct. Il a été une puissante force historique. Il a transformé l'histoire en une vaste histoire guerrière, mais justement parce qu'il a causé la guerre, il a eu pour effet de maintenir et d'accroître la cohésion. La guerre amène avec elle pour le groupe entier les expériences communes les plus efficaces. L'identité du danger et de la crainte, de la tension et de l'espoir, de la dépression et de la victoire, tout cela réunit par le plus solide ciment. Ajoutez h cela, qu'au stade du sentiment national instinctif tout est en jeu : (a lutte doit décider d'un seul coup de tous les biens de la vie ; lo vaincu doit être prêt à perdre la li}3erté, la propriété, peut-

ç-ii

Page 1