XXXVL — 5. LE PEUPLE ET L'ÉTAT
être même la vie ; il n'est pas jusqu'à ses dieux qui ne soient exposés à être chassés par les dieux du vainqueur. Etre ou ne pas être, telle est la question. — C'est autre chose, une fois passés les temps de la guerre d'extermination. La guerre est alors conduite plus humainement, et les biens de la vie ne sont plus tous en jeu. Il existe une vie sociale universellement humaine, qui s'étend par delà les diversités nationales, et l'opposition entre notre nationalité propre et l'étrangère ne coïncide plus avec l'opposition du bien et du mal. Or le sentiment national n'aura-t-il pas un jour achevé son rôle comme puissant ressort historique, et son ancienne importance morale ne cessera-t-elle pas ? Il semble qu'il doive manquer d'aliments suffisants et que par suite il ne soit pas non plus capable de conserver une suffisante énergie.
4. — Le sentiment national a ceci de commun avec tout sentiment rapproché de l'instinct, de ne pas être produit par la valeur susceptible d'être attribuée à son objet. Nous aimons notr(> pays et notre peuple, non parce que nous les tenons pour les meilleurs,'les plus beaux, les plus riches et les mieux doués, mais avant toutes choses parce qu'ils sont notre pays et iiotre peuple. Ce n'est pas une appréciation objective, mais bien purement subjective, que nous portons dans le sentiment national. Cela s'exprime naïvement dans les superlatifs dont nous gratifions l'objet aimé ; ces superlatifs manifestent la profondeur et l'intensité du sentiment, mais non point le résultat d'une étude objective. Nous pouvons même très bien avouer que d'autres pays et d'autres peuples possèdent une plus grande excellence objective ; mais ils ont toujours ce défaut de n'être pas notice pays et notre peuple. Il en va de même ici que dans la conservation personnelle : nous conservons la vie d'abord parce qu'ell»' est notre vie, non parce que nous l'avons trouvée excellente après examen. C'est grâce à ce caractère instinctif, demi-inconscient, du sentiment national qu'il est capable de subsister, lors même que l'horizon s'élargit et que l'antipathie contre l'étranger disparaît. L'amour profond du foyer ne tombe pas nécessairement avec le contraste aigu entre l'étranger et lui. Seul le foyer nous offre un refuge stable et une base d'où nous puissions nous orienter dans le monde*.
* Dans mon article Nationalitet og Kultur (Tilskueren 1895), j'ai décrit le
Les progrès de la culture augmentent sans doute l'unité et la solidarité du genre humain, mais ils ouvrent aussi les yeux sur les nuances et les diversités particulières. Chaque peuple prend la vie à sa manière, et la vie offre par là même, à qui la considère avec une intelligence sympathique, plus de richesse et de variété. Le barbare foule aux pieds ce qui est étranger parce qu'il ne le comprend pas, et si aujourd'hui encore les particularités nationales sont en danger, on le doit au reste de barbarie subsistant encore dans le monde bien plutôt qu'à l'excès de culturc. Chaque nation n'a pas encore bien compris combien l'existence de chacune des autres est nécessaire. Les progrès de la culture ouvrent le regard aux particularités des divers peuples, et donnent en même temps à chaque peuple isolément une meilleure occasion d'apporter sa contribution à l'évolution commune.
Comme la famille et la libre association de culture sont des intermédiaires naturels entre l'individu et l'Etat, de même les diverses nationalités sont des intermédiaires entre les individus particuliers et le genre humain tout entier. L'élément universellement humain n'est pas empêché par là dans son développement : il deviendra au contraire plus riche et plus varié.
o. — L'Etat est le peuple organisé. Il suppose une organisation telle que le peuple puisse se montrer extérieurement un, et que la direction et l'arrangement de ses affaires intérieures présentent aussi une certaine unité. On ne saurait assigner aucun point précis où l'Etat doive nécessairement naître. Déjà la famille et la horde peuvent posséder une certaine organisalion leur permettant à la fois d'opposer une résistance aux attaques du dehors et de régler les rapports entre leurs membres d'une certaine façon. Une grande famille est déjà un petit Etat.
L'organisation plus solide, supposée par l'Etat, assure au peuple le même avantage qu'assure à l'organisme animal la possession d'un système nerveux. La vie organique du végétal est exubérante : l'échange des substances, la croissance et la reproduction y ont lieu avec beaucoup d'énergie. Mais c'est seulement quand un système nerveux relie les parties de l'orga-
sentiment national comme un sentiment de familiarité et de communauté, et j'ai fait remarquer en môme temps que les éléments nationaux de la personnalité interviennent dans tout travail approfondi.