‹ Morale [microform]Chapitre 25 sur 284 · I. — 3. MORALITE POSITIVE · texte numérisé non relu

I. — 3. MORALITE POSITIVE

mot de sanction. Il n'est pas nécessaire qu'elle se fasse sentir à l'individu uniquement comme quelque chose d'extérieur ; . parce qu'il s'est trouvé lui-même à l'origine, sans le vouloir, engagé par la vie dans la moralité positive, l'individu pourra ressentir cette contrainte dans son for intérieur comme ne faisant qu'une avec celle de sa conscience, si toutefois on peut se servir ici de ce mot, car à vrai dire la conscience n'existe nullement alors comme facteur purement individuel.

La moralité positive forme le lit où passe le torrent de la vie humaine et qu'il a de plus en plus creusé, car il y continue sa course jusqu'à ce que de nouveaux canaux ou les reflux du courant l'en empêchent. Mais sera-t-il possible d'intervenir ici avec la pensée consciente ? Et, dans ce cas, n'en résultera-t-il pas un fâcheux afl*aiblissement de la force qui emporte le torrent ?

3. — A rencontre de ces objections sérieuses et fortement motivées, je veux essayer de montrer que la morale scientifique, bien loin d'être impossible, nuisible ou inutile, n'est au contraire qu'un développement de la moralité positive elle-même, qu'elle réagit sur celle-ci en l'épurant et en l'atfranchissant, et qu'elle résout des problèmes qui autrement ne seraient point solubles.

Tout d'abord, il est clair qu'on ne saurait défendre la moralité positive ni soutenir son importance comme condition de la santé et de la force de la vie humaine, sans avoir une règle d'après laquelle on la juge. Cette règle, on ne saurait la tirer de la moralité positive elle-même, à moins de vouloir tourner dans un cercle. Il faut donc qu'on cherche à se rendre un compte exact du principe que l'on met à la base de son appréciation — mais on se trouve alors déjà sur le chemin qui mène à la morale scientifique. Dès qu'on admet que la santé et la force sont meilleures que la maladie et la faiblesse, on se trouve avoir posé un principe d'appréciation. Alors naîtra tout naturellement la question de savoir si la moralité positive satisfait réellement toujours aux exigences de ce principe, s'il n'y a pas d'autres principes qui demanderaient à être appliqués dans l'appréciation — et nous sommes alors en pleine discussion.

Il est contradictoire de se donner comme un défenseur de la moralité positive, quand on voit un danger dans toute réflexion et dans toute critique. A l'égard de ce qui doit agir avec la force de l'inconscient, le mieux c'est de garder le silence. On ne sau-

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rait combattre un doute sérieux qu'avec des raisons décisives ou en faisant la preuve qu'il y a des questions dont la réponse peut demeurer en suspens sans que la vie en souffre. Demander le « pourquoi » des choses est l'un des plus nobles besoins de l'homme, et empêcher de poser une telle question conduit facilement à supprimer la vie mentale en général. Même les questions et les doutes peuvent manifester la santé et la force de la vie.

La vie elle-même conduit par sa voie propre à l'interrogation. Ce n'est que si le champ visuel est étroit et les problèmes limités qu'on rencontre une complète quiétude. Mais à mesure que s'accroît l'expérience, on commence à comparer les diverses lois, les divers idéals, les diverses institutions des différentes époques que l'on apprend à connaître chez différents peuples. Ou bien les expériences et les situations nouvelles posent des problèmes qui ne peuvent se résoudre au moyen de la morale traditionnelle. Ou bien encore on cherche à mettre de l'ordre dans la grande diversité des jugements moraux que l'on porte soi-même, ou que l'on entend porter aux autres, pour distinguer ce qui est plus important de ce qui l'est moins. Sans doute, les jugements moraux sont à l'origine des expressions involontaires du sentiment, et sur les sentiments on ne saurait discuter; mais on le peut sur la valeur des idées auxquelles les sentiments sont liés, et sur celle des actes auxquels ils conduisent.

C'est assurément un moment difficile dans l'évolution mentale que celui où la réflexion et la critique s'éveillent soit dans l'individu isolé soit dans le peuple. L'instinct et la tendance perdent leur force et leur certitude immédiates, et le grand problème est de savoir si l'on peut compenser cette perte ^ Mais •lorsque c'est la vie même qui nous met les questions à la bouche, il faut ou bien qu'elles trouvent une réponse, ou qu'on décide pourquoi elles ne le peuvent pas. Et il importe de bien remarquer que l'assurance et la force ne sont pas des biens absolus. Le somnambule marche plus sûrement que ne pourrait le faire un homme éveillé ; pourtant nous le réveillons ou nous le retenons, pour l'empêcher de s'approcher de l'abîme. La force la plus grande peut se manifester dans une direction souverainement funeste. Essayer de diminuer cette force c'est donc aussi

* Cf. ma Psychologie VII, B, 3.

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en diminuer les funestes effets. Il faut ensuite chercher à donner à la vision meilleure qu'on aura obtenue des choses toute l'énergie qui se trouvait auparavant au service de l'instinct immédiat. Toute saine évolution mentale consiste précisément en ce que l'énergie est déviée de fins plus étroites vers d'autres plus grandes. Rien ne naît de rien.

La morale scientifique ne prétend pas se substituer à la moralité positive et ne le peut pas non plus. Elle ne prétend que l'étayer, la développer et la compléter. Dans la morale scientifique, nous cherchons seulement à nous comprendre nousmêmes, à voir clairement d'après quels principes nous conduisons noire vie, à mettre ces principes davantage en lumière et dans une harmonie plus intime entre eux. Dans la vie de l'esprit humain se produit une action réciproque incessante entre le conscient et l'inconscient, comme d'ailleurs entre la connaissance, le sentiment et la volonté. Les acquisitions faites dans un domaine de l'esprit peuvent profiter à tous les autres. 4. — La morale scientifique peut se proposer deux tâches qu'il ne faut pas confondre. Elle peut être une science soit historique, soit philosophique. La morale historique ou comparée cherche à exposer la moralité positive telle qu'elle se présente à une époque donnée chez un peuple donné, à montrer quelle évolution elle subit en différentes circonstances, et à comparer les diverses formes qu'elle peut prendre à différentes époques chez différents peuples. Elle cherche à découvrir les causes de ces différentes étapes et de ces diverses formes de l'évolution dans des circonstances physiques, psychologiques et historiques déterminées. La morale philosophique n'a pas pour objet la description et l'explication de phénomènes moraux donnés, mais leur appréciation. Elle est une science pratique et suppose que nous nous sommes proposé des fins qui doivent être réalisées par les actions humaines. Tout jugement moral suppose une telle fin, car le sentiment n'est mis en mouvement par la vue ou la pensée d'une action que si elle sert ou met obstacle à quelque chose dont le maintien et le succès nous tient à cœur. Le jugement moral suppose un intérêt vital qui est soit favorisé soit lésé par l'acte d'un homme ou par une organisation des relations humaines.

Ce qui s'est développé historiquement n'est d'ailleurs pas moralement justifié par cela même. Nous pouvons comprendre

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