XXXVIII. — 6. IMPORTANCt: MORALE DK L'ETAT
XXXVIll. — 6. IMPORTANCE MORALE DE L'ÉTAT
C'est dans la conscience de l'individu que ces idées nouvelles ont à soutenir leur première lutte pour l'existence. A leur entrée dans le inonde, il faut d'abord qu'elles rassemblent autour d'elles de petits cercles ou de petites communautés, où elles puissent être cultivées, développées, et devenir ainsi capables d'exercer leur influence sur des cercles plus i;rands. Les plus importants processus d'évolution dans l'histoire ont ordinairement lieu d'une manière sporadique, en parlant de points épars et non d'un centre unique. Ils débutent souvent où l'on pouvait le moins s'y attendre. On demande alors avec étonnement : « Quelque chose de bon peut-il venir de Galilée »? Dans un coin perdu du vaste empire romain, une force prit naissance qui devait avoir une vie plus longue et des effets plus considérables que les forces regardées h Rome comme éternelles. Qui pouvait se douter au xu® siècle qu(* le mouvenu^nt d'où sortirent les «communes » françaises était la préface d'une complète réorganisation de toute la vie publique et sociale? Dans d'obscurs ateliers et dans des réunions méprisées d'ouvriers a pris naissance un des phénomènessoeiauxles plus considérables de notre temps, les associations ouvrières anglaises. Ce qui s'est ainsi développé obscurément peut avoir ensuite toutes sortes d'effets heureux sur la vie politique, mais ne saurait être produit au début par l'Etat. — Cela est même vrai, nous l'avons vu, du droit. Celui-ci se développe comme une forme spontanée de la vie nationale; l'Etat ne peut que le lixer, le systématiser et le défendre.
L'Etat n'est pas plus productif que la volonté éleclive de l'homme particulier. Les possibilités entre lesquelles on choisit doivent toujours être données antérieurement dans la nature humaine. Le choix garde naturellement sa grande importance, quand même il ne serait pas une sorte de création. L'objet choisi préexistait déjà; mais il acquiert désormais une forme plus lixe et plus précise.
6. — Le principe que l'Etat est improductif vaut pourtant seulement par rapport au contenu de la vie. L'Etat déploie sa productivité quand il s'agit lV arranger ce contenu sous la forme du droit. Il se pose ici à chaque époque une série d'importants problèmes dans la solution desquels doit se montrer le génie de l'homme d'Etat. Les facultés naturelles du grand homme d'Etat forment un pendant à celles du grand initiateur religieux. L'importance de ce dernier, elle aussi, ne réside pas
en effet (XXXII, 4-2) en ce qu'il produit des idées tout à fait nouvelles, mais en ce qu'il « condense » d'une manière originale les éléments spirituels et les forces déjà existants. Un grand homme d'Etat c'est celui qui d'un regard génial et sympathique découvre dans le peuple de nouveaux germes de vie et qui leur fournit directement ou indirectement le secours et l'appui dont ils ont besoin. Quand il n'est pas aveuglé par Tégoïsme et l'ambition, il sait que tout ce dont il est capable, c'est de donner ses soins à ce qui a germé sans lui. Sa productivité consiste à trouver la forme et le moyen par lesquels il pourra fournir ce secours. — Cette tache sera notablement facilitée lorsque régnera la liberté politique. Il se produit une relation plus étroite entre l'Etat et la société libre, entre la forme et le fond do la vie, quand le peuple prend part, au moyen de ses représentants, au règlement de l'emploi de la force publique. C'est seulement par la liberté politique que l'Etat devient réellement le peuple organisé, l'association de culture et l'Etat pouvant alors échanger entre eux une vive action réciproque.
(iXETST, lequel a exposé d'une manière si profonde et si intéressante l'évolution et l'orsranisation de l'autonomie adminis- Irative en Angleterre, regarde tout le mouvement social et politique moderne (pour l'Angleterre, depuis la première réforme du Parlement) comme un vaste processus de dissolution. D'après lui, la société s'est violemment immiscée dans l'Etat et s'est emparée de la force au mieux de ses intérêts. On peut voir par les expressions suivantes comment il conçoit le rapport entre la société libre et l'Etat : « Ce qui dans la vie de l'individu constitue la lutte entre les devoirs et les désirs, est représenté dans la vie des peuples par l'éternelle lutte entre l'Etat et la société. » i. Mais si par la société on entend spécialement, avec Gn(Mst, la société économique, celle qui s'occupe de la culture matérielle, le jugement est beaucoup trop exclusif. Dans le domaine de la culture matérielle peuvent se développer des forces et des sentiments ayant autant de valeur que ceux produits par la vie politique. La culture matérielle ne favorise pas seulement l'égoîsme et les calculs intéressés ; elle développe ivussi la volonté, le coup d'œil pratique et la faculté d'agir en commun avec les autres. Rien d'étonnant si les hommes qui
Oas Selfgovernment in England, 3« éd.. p. 1017.