I. - 4. MORALITÉ POSITIVE
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comment la moralité positive a évolué jusqu'à la forme qu'elle a prise de notre temps et dans notre pays, et pourtant la condamner dans une plus ou moins large mesure. La morale historique ne saurait nous apprendre que ce qui existe en fait et comment cela est venu à exister; mais si l'on n'admet point que le réel comme tel et le rationnel ne font qu'un, il faut encore porter une appréciation sur ce qui existe. La morale philosophique est une appréciation systématiquement poursuivie en partant d'une base déterminée, fournie par la nature humaine, et d'après le critère correspondant à cette base. Un examen ainsi poursuivi peut conduire à condamner certaines actions et certaines formes de vie et à en approuver d'autres. Il peut se faire qu'au sein de la moralité positive on découvre des inconséquences, et comme il faut nécessairement partir de ce principe que tous les jugements moraux doivent s'accorder intimement entre eux, la tache s'impose de développer la moralité positive de telle sorte que les contradictions disparaissent. De plus, Vétude comparative de diverses formes de la moralité positive peut montrer que telle de ces formes est préférable à telle autre ; ce qui suppose une règle précise d'après laquelle la comparaison est instituée, et peut faire chercher des moyens de développer le type de moralité positive reconnu comme inférieur dans le sens de celui qu'on trouve supérieur. Souvent enfin il peut arriver que les raisons primitives de certaines actions et institutions soient devenues inacceptables, sans que pourtant celles-ci aient perdu leur importance et leur valeur. Même dans les conditions nouvelles et si on les considère sous un autre aspect qu'auparavant, elles peuvent entraîner des effets jusque-là inconnus. Des qualités du caractère comme le courage chevaleresque, la chasteté, l'empire sur soi-même, qui se sont développées dans des milieux rudes et barbares, peuvent être employées aux services de tout autres fins qu'à l'origine. Historiquement, la propriété privée est née sous l'influence du désir de dominer et de l'instinct d'acquisition, puis elle a été reconnue, dans l'intérêt de la paix, par la puissance sociale. Mais dans l'exposition morale de sa valeur et de sa légimité présentes, il faut faire intervenir de tout autres considérations. Il en est ici de même que lorsque dans une ville on utilise comme promenades et comme lieux d'agrément les remparts primitivement construits pour la défendre. Dans les cas de ce genre, il se pro-
duit dans le domaine moral une substitution, par laquelle les motifs primitifs tombent et sont remplacés par d'autres, tandis que les actes, les habitudes et les institutions demeurent les mêmes. On voit clairement par là que l'explication historique d'un phénomène moral n'est pas, à elle seule, décisive pour son appréciation, puisqu'une telle substitution demeure toujours possible. La morale philosophique n'estime rien de ce qui existe, uniquement parce que cela existe ; mais en essayant de dépasser ce qui est, elle cherche à montrer comment ce qui s'est développé dans l'histoire peut se changer et s'utiliser en de nouvelles formes.
S'il est vrai que la morale historique et la philosophique, considérées de ce point de vue, ont un caractère très ditîérent, on va voir, d'autre part, qu'il est difficile de les séparer l'une de l'autre d'une manière tranchée. Le moraliste historien sera incapable de s'aiïranchir de certains postulats moraux qui pourront influencer le jour sous lequel il considérera le passé. Il faut même qu'il sache discerner comment se constitue une appréciation systématique et qu'il y soit exercé, afin de pouvoir saisir la cohérence interne (ou le manque de cohérence) des idées et des habitudes morales d'autres temps et d'autres peuples. Et, comme nous l'avons déjà dit, dès qu'il entreprend de faire une comparaison de la valeur des diverses formes de la moralité positive, dès qu'il met les unes au-dessus, les autres au-dessous, il suppose une règle déterminée (et un mobile déterminé de l'appréciation) et se trouve par là même déjà sur le terrain de la morale philosophique. Le moraliste philosophe sera naturellement toujours un enfant de son temps et de son pays, et la moralité positive qui règne dans ceux-ci exercera en bien des manières son influence sur les résultats auxquels il arrivera. Mais il n'en découle d'autre conséquence sinon que le travail de la morale philosophique doit être continuellement repris à nouveau. Dans les travaux de nos prédécesseurs, il nous faut examiner et séparer ce qui n'est dû qu'à des circonstances et à des influences passagères. Dans la morale de Kant, par exemple, on reconnaît clairement qu'il est un Allemand, qu'il a été élevé sous l'influence dupiétisme, et que son âge mûr a coïncidé avec l'époque du rationalisme. C'est par des raisons de ce genre qu'il faut expliquer quelques-uns des mérites et des défauts de sa morale. Ce fait qu'il est ainsi déterminé par son pays et son