XXXIX. — 6. LE POUVOIR REPRESSIF DE L'ETAT
ait pu considérer ce principe comme une vérité morale éternelle, et que Fichte et A. S. (Ersted, tout en le rejetant dans la science du droit, aient pu le maintenirdans la morale*.
L'énergie manifestée par les instincts de vengeance et du talion n'a pas besoin de se perdre parce que l'instinct doit subir une métamorphose essentielle. Des sentiments vifs et violents de colère et d'indignation sont toujours nécessaires pour défciuln» l'organisation juridique lésée et rompre des lances en sa faveur. IVous nous sommes uniquement prononcés contre l'absence de but dans l'instinct. Si la souffrance infligée n'est pas la fin dernière, un vif sentiment de justice peut néanmoins très bien avoir sa place et son utilité. Aristote entendait par némésis le seiiliment que nous éprouvons à la vue du bonheur de gensindignes^. Ce mécontentement de la disproportion existant entre la valeur interne et le bonheur externe est une force morale importante. Mais il n'a pas besoin de s'arrêter au désir de voir la souffrance punir l'auteur du mal ; ce n'est pas l'affaiblir que de regarder cette souffrance comme un moyen de modifier le caractère de
celui-ci.
Quand l'impulsion à se venger n'est pas directement utile h l'instinct de conservation, la satisfaire c'est être victime d'une illusion. Qu'obtient-on, à vrai dire, par le talion? Ce qui est fait est fait, et comment la souffrance de l'auteur du mal pourraitelle être pour nous un soulagement ? L'illusion est ici du même genre que dans l'envie et la joie de nuire. On est arrivé à se soulager ; mais il n'y a rien de changé dans l'ordre des choses, sinon un accroissement dans la somme des maux de Tunivers.
* FiCHTE. Gritmllage des Salirrechts. II, p. 128. — A. S. OErsteo. Om xle fôrste Gnindreffler for Sh-affelovgivmnrjeîi (Los principes fondamentaux de lalô^islalion pénale). Eunoniia, II, p. 4. — Dans un intéressant aiticle- Vergeltung und Zurechnung (VoL 5 et 6 de « Vierteljahrsschrift fur wissenschaftliclie Philosophie ») E. Laas a essayé de défendre la valeur morale du talion et de regarder la peine comme une « vengeance moralisée -. Mais il m'est impossible de trouver ([u'il apporte quelque réponse au doute exprimé ci-dessus, et il me paraît impropre d'employer le mot de « vengeance » si tout besoin égoïste doit en être exclu. (Voir en particulier vol. o, p. 152 sqq). — Deux penseurs très diiïérents l'un de l'autre, Lotze [Grittulziirje der prakiischen Philosophie gg 64-65) et Dûhring [Kuvsus der Philosophie, p. 226). s'expriment dans un sens analogue à celui de Laas. — De ce que la peine tire son origine de la vendetta familiale ou privée, il ihs'ensuit pas que sa justilication morale repose sur l'instinct de vengeance (Cf. 1,4; XIII, 4).
« Elh. Nie, II, 7, 1108 6 3.
Bjornson a dépeint dans « Bergljot » ce caractère illusoire de la vengeance :
Vengeance ? — Qui parle de vengeance ? La vengeance me rcveillera-t-elle les morts ? M'abritera-t-elle contre le froid ?
Donne-t-elle aux veuves un logis sûr Et console-t-clle les mères sans enfants ?
6. — Le principe du talion pourrait sembler parfaitement convenir à la fixation du degré de la peine. Etre traité absolument comme on traite les autres, cela semble une idée claire et juste. On trouve tout naturel qu'ayant tué l'on soit tué. Pourtant (au point où nous en sommes actuellement dans l'évolution morale) on éprouvera déjà des scrupules à crever l'œil de qui aura lui-môme crevé l'œil d'autrui. Gomment punir maintenant, d'après la loi du talion, l'auteur d'un viol? Kant disait : par la castration. Mais c'est déjà s'écarter notablement du principe : coup pour coup. On ne saurait l'appliquer jusqu'au bout, et même si cela paraît possible, on recourt bien plutôt à un certain symbolisme qu'à une liaison rationnelle entre l'acte et la peine. On ne saurait donner aucune raison pour affirmer la nécessité d'une ressemblance entre la peine et l'action coupable. — A vouloir appliquer rigoureusement le principe du talion, il faut aller aussi loin que certaines peuplades sauvages. Un nègre Basuto, par exemple, dont le fils avait reçu un coup de bâton sur la tête, voulait attraper l'agresseur pour le frapper avec le même bâton à la même place de la tête, et en se tenant au même endroit où l'agresseur s'était lui-même tenu. xVlors seulement il se sentait complètement satisfait.
La doctrine du talion ne saurait justifier l'application d'une peine plus sévère aux actes intentionnels (ex dolo) qu'aux actes commis par négligence {ex ciilpa). Ce qui doit être rendu c'est l'action; comment le talion différerait-il suivant que l'action résulte d'une intention ou d'une négligence ? Et cependant il serait absurde de vouloir exposer l'auteur d'un homicide par imprudence au même danger qu'il a fait courir à autrui. Il faudrait alors faire en sorte que mort s'ensuive également. Mais le talion ne serait plus parfait, la mort n'ayant pas été occasionnée par imprudence. ^ Or si l'on ne tient aucun compte de la diffé-
' Cf. l'excellente critique du talion comme principe de la loi pénale HôFFDisG. — Morale- **