XL. — 5. LA CONSTITUTION DE L'ÉTAT
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mais les meilleures choses sont exposées à ce danger. Toutefois, il ne s'agit pas ici d'en faire l'histoire ; il s'agit seulement de montrer sa ne'cessité et la valeur qu'il faut lui attribuer au point •de vue moral. Nous sommes obligés de nous exposer aux dangers et aux inconvénients de la liberté pour participer aux biens indispensables dont elle est la condition.
4. — Nous avons commencé par définir la liberté politique : le droit de prendre une part active à la vie politique. Mais que faut-il entendre par là? Nous ne saurions évidemment tous gouverner directement. C'était à peu près possible dans les petits Etats de l'antiquité, où l'Etat ne faisait qu'un avec la cité; mais, là encore, c'était vrai dans la mesure où cette unité l'était. Il n'en saurait aller de même dans les grands territoires comprenant lin grand nombre de villes et de communes. Aussi, dans les temps modernes, la participation des individus à la vie politique se fait-elle au moyen de représentants élus. Le suffrage et la discussion publique, que ne saurait éviter même un gouvernement tuteur, sont les deux moyens pour l'individu d'intervenir dans la marche de la vie politique. Quand aucune loi ne peut être établie, aucun impôt levé, aucune décision importante sur la destinée intérieure et extérieure de l'Etat prise sans l'assentiment des représentants élus du peuple, une constitution libre existe, qu'elle soit d'ailleurs écrite ou non. En pareil cas, il peut régner entre le gouvernement et le peuple un rapport de confiance plus profond et plus solide que sous un gouvernement tuteur, où le peuple obéit passivement, parce que, tout en ayant peut-être la permission d'exprimer son opinion, il n'a pas celle d'avoir une volonté.
« Mais, pourrait-on demander, Tessentiel n'est-il pas que les plus sages et les meilleurs gouvernent, soit qu'il possèdent ou non la confiance du peuple? » A cela il faut répondre que la grosse question est précisément de savoir comment décider qui sont les plus sages et les meilleurs. L'élévation de l'esprit ne se mesure pas aussi facilement que celle du corps. La grande lutte dans le monde humain est relative au critérium de la sagesse et de la bonté, et la lutte pplitique en est une simple ramification. Ce qu'il y a de sûr c'est que les hommes d'Etat les plus sages et les meilleurs (on peut être sage et bon sans être cependant homme d'Etatj seront capables de trouver non seulement les choses utiles au bien du peuple, mais encore la meil-
leure manière de les réaliser. Ils comprendront que cela seul est utile au peuple, qui s'accorde avec son naturel et ses facultés, et ils sauront éveiller et diriger celles-ci. Ils ne regarderont point le peuple comme une matière inerte, comme une masse devant recevoir passivement la forme qu'on lui imprime. Ils ne travailleront pas seulement pour, mais avec le peuple, ils sauront gagner sa confiance, et cette confiance leur apparaîtra comme une des conditions les plus essentielles pour arriver à quelque chose.
5. — Même la constitution la plus libre ne saurait cependant être absolument simple, si elle veut se maintenir. Elle est exposée à deux dangers contraires, auxquels il faut remédier par des mesures particulières.
L'un de ces dangers consiste en ce que les impulsions irréfléchies, les préjugés et les passions régnant dans la foule passent immédiatement à l'acte, sans être éprouvés et purifiés par une réflexion calme et complète. La vie politique est alors une vieinstinctive ou impulsive, non une vie volontaire. Nous voyons ici une fois de plus (cf. par ex. XXXIX, 1 ) combien il importede mettre un intervalle entre l'impulsion et l'action. Le peuple doit pouvoir, tout comme l'individu, montrer de l'empire sur soi-même, il doit pouvoir inhiber ses impulsions irréfléchies, pour faire place à la réflexion. Un pareil empire sur soi-mêmeest une qualité essentielle de tout caractère, et pour voir si le peuple en possède un, il faut justement regarder si sa conduite est déterminée non par les suggestions et les impulsions du moment, mais par des pensées constantes et des sentiments fortement établis (cf. III, 4-7 et XI, 8-9). Parce que rien ne saurait devenir valable dans l'Etat sans la volonté du peuple, les impulsions momentanées de celui-ci n'ont pas besoin de se réaliser pour cela tout de suite. Un intervalle est nécessaire entre la tendance et la résolution. Le peuple doit être protégé par la constitution contre ses propres entraînements. Il faut laisser à l'expérience et à la compétence pouvant exister chez lui le temps tle se manifester avant la décision. La manière dont ce but est susceptible d'être atteint dépendra en majeure partie de l'histoire du peuple. Citons seulement l'exemple des Etats-Unis de l'Amérique du Nord. Leur constitution, par la manière dont elle règle les rapports entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif et celui des deux chambres, par la situation indépendante.