XL. — 7. LA CONSTITUTION DE L'ÉTAT
idéale des partis serait celle où des individus appartenant h toutes les classes de la société se rencontreraient autour de chacun de ces grands principes. Ce n'est pas un bon signe, quand de la situation sociale d'un homme on peut immédiatement inférer ses opinions politiques. Les deux grands partis politiques fondés sur la nature des choses devraient être représentés dans toutes les classes de la société, des plus hautes aux plus basses. Les groupements plus restreints trouveraient alors leur place de l'un des deux côtés. C'est ce qui a eu lieu jusqu'ici dans la distribution des partis en Angleterre et aux Etats-Unis, et ce n'est pas la moindre raison du caractère sain que l'évolution politique de ces pays a toujours présenté.
Dans une division des partis fondée sur cette base, les partis se regarderont comme le complément l'un de l'autre. Chacun d'eux sentira qu'il a besoin de la critique de l'autre. Cette critique aura essentiellement pour objet de montrer le parti adverse en désaccord avec son nom et ses idées. Ce n'est pas critiquer le parti conservateur d'un point de vue entièrement étranger,, de lui faire remarquer qu'il a pour mission de conserver toute chose ayant du prix, qu'il doit s'efforcer d'éviter toute interruption dans la continuité de la vie publique, mais non opposer une résistance aveugle et obstinée h toute innovation. Un homme d'Etat, conservateur réfléchi, poussera au contraire justement son parti à introduire des réformes, parce qu'elles se concilient alors avec le respect de la tradition et n'exigent pas de changements trop brusques. Le parti progressiste abandonne sa propre idée quand, dans sa hâte à transformer le passé, il porte atteinte aux conditions plus durables et plus profondes du progrès qui résident dans le sérieux et la solidité du caractère populaire. Une excessive précipitation et une critique purement négative ne sont pas de bonnes conditions pour l'évolution du caractère. Le caractère se développe par un travail constant ; l'extrême importance du travail réformateur ne doit pas faire oublier que les sentiments intenses et profonds, mobiles de toute action, soit conservatrice soit radicale, ne sauraient se développer sans continuité dans les conditions vitales.
La division en partis est une organisation sans laquelle la vie politique n'aurait ni cohérence ni clarté. Elle ramène les divers souhaits et les divers projets qui s'agitent dans l'esprit du peuple
à un petit nombre de pensées fondamentales. Comme toute autre société, le parti a son égoïsme; il peut mettre ses intérêts particuliers au-dessus des intérêts publics, et le fait souvent. Mais en pareil cas, nous l'avons déj«i vu, il tombera en contradiction avec sa propre idée, et tôt ou tard en remarquera les conséquences. D'ailleurs le sentiment du droit et l'opinion publique conserveront toujours dans le peuple une certaine indépendance à l'égard des partis et exerceront sur eux leur influence. Dans l'Amérique du Nord, les politiciens professionnels se sont créé une grande influence dans les divers partis et souvent en ont abusé de la pire façon. On peut en donner comme raisons à la fois le trop grand nombre des votes et la matière politique brute amenée par l'émigration, proie facile pour les professionnels. Pourtant le bon sens public et la puissance de l'opinion imposent certaines limites aux excès des partis et sont capables d'inspirer à leurs représentants égoïstes le respect nécessaire ^ Un parti peut, tout comme l'Etat entier, avoir besoin d'une réforme. Et l'origine de la réforme est la même dans les deux cas ; le libre développement de la vie dans les cercles restreints amène des problèmes nouveaux et des tâches nouvelles sur lesquels les partis existants sont nécessairement obligés de se prononcer. Les partis doivent servir au peuple de moyens, mais ils ne doivent, pas plus que le pouvoir politique, le régenter. Par eux-mêmes, ils ne sont pas plus que l'Etat réellement productifs. On peut les comparer aux cercles formés par une pierre jetée dans l'eau ; la cause vraiment efficace c'est le jet de la pierre; les cercles sont les formes sous lesquelles ses effets se propagent sur la surface liquide.
Le rapport entre l'individu et le parti auquel il s'est rallié ou qu'il représente offre un caractère moral. Il peut se produire ici des conflits d'une nature aussi pénible et aussi tragique que partout où l'on est obligé de rompre, dans l'intérêt d'un groupe plus vaste, avec un plus petit. Dans le discours célèbre par lequel Sir Robekt Peel prit congé de la vie politique, il dit entre autres choses : « En déposant le pouvoir, je laisse un nom qui, je le crains, sera sévèrement jugé par bien des hommes. Sans intérêt personnel, par la seule considération du bien public, convaincus que la fidélité aux conventions d'un parti et le maintien de grands partis sont des moyens puissants et essentiels pour gou-
* J.\MES BiiYCE. III, p. 151 sqq ; 333 sqq.